lundi 19 octobre 2009

Holding four

"Pendant une de mes premières séances avec D.W., je me sentais complétement désespérée, persuadée que je n'arriverais jamais à lui faire comprendre quoi que ce soit. J'arpentai la pièce en essayant de trouver un moyen. J'envisageai de me jeter par la fenêtre mais je savais qu'il m'en empêcherait. Puis je pensais à jeter tous ses livres dehors mais finalement je m'attaquai à un grand vase de lilas blancs que je brisai et pietinai. Il sortit de la pièce à la vitesse de l'éclair mais revint juste avant la fin de la séance. Il me trouva en train de tout nettoyer et dit:"J'aurais dû m'attendre à ce que vous le fassiez (nettoyer? briser?) mais plus tard". Le jour suivant le vase et les lilas étaient remplacés par leur réplique exacte et, quelques jours après, il m'expliqua que j'avais détruit quelque chose à quoi il tenait beaucoup." ...
Margareth I. Little, "My analysis with Winnicott". in Des Etats Limites, Ed des femmes, 2005. and Pierre Bonnard, La salle à manger, (1867–1947). And a profile of peace for all .

vendredi 16 octobre 2009

Holding three

" C'est ainsi que, treize ans après avoir demandé une aide psychiatrique pour la première fois, et à l'âge de quarante-huit ans je vins trouver Donald Winnicott. Je regrette de ne pouvoir faire un récit clair, cohérent et détaillé de ce que j'ai vécu avec lui. Je ne peux évoquer qu'une partie de ce qui s'est passé. Je l'avais déjà rencontré. J'assistais à ma première réunion scientifique organisée par la Société Britannique de Psychanalyse, dans le bruit des bombes qui tombaient toutes les quelques minutes, et des gens qui se jetaient par terre en entendant le fracas. Au beau milieu de la discussion, quelqu'un qui, je l'appris plus tard, était D.W., se leva et dit:"J'aimerais attirer votre attention sur le fait que nous sommes en plein raid aérien" et se rassit. Personne ne releva la remarque et la réunion se poursuivit comme avant. Je l'entendis prendre la parole ou présenter des communications dans d'autres réunions. Puis en 1945, à la fin de la soirée où j'avais lu ma propre communication, intitulée "L'Errante: Notes sur une patiente paranoïde." D.W., qui n'avait pas pris part à la discussion, vint me trouver et me demanda si je voulais prendre un enfant en traitement. J'étais ravie qu'il m'ait demandé ça à moi mais, à regret, je dis: "Non". Je venais de finir une analyse avec un enfant avec l'intention de me former à l'analyse d'enfants, formation que je n'ai jamais achevée. Cette analyse avait provoqué en moi une angoisse énorme et je n'étais pas contente de la façon dont j'y avais mis fin. J'étais en pleine ébullition à cause de ça, à cause de la mort de mon père et de tout ce qui s'était passé autour, et je ne pouvais envisager, à ce moment précis, de m'occuper d'un enfant, mais j'en laissais la possibilité ouverte pour l'avenir. Quand j'entendis D.W. lire ses articles: "La réparation en fonction de la défense maternelle organisée contre la dépression" (1948) et "Souvenirs de naissance, traumatisme de naissance et angoisse" (1949), je sentis que c'était quelqu'un qui pourrait vraiment m'aider". Margareth I. Little, Mon analyse avec Winnicott, in Des Etats Limites" Ed. des femmes, 2005. and Bartolomeo Veneto (1502-1531), Flora, Ideal portrait of a woman, Stâdel Museum.

mercredi 14 octobre 2009

Holding two

"Il était évident que je faisais un transfert sur Ella Sharpe, un certain transfert, supposé être une névrose de transfert, ce qu'il était en partie. Mon hostilité envers elle s'était irrémédiablement figée parcequ'elle avait été incapable de voir la vraie nature de mes angoisses. Mais il y avait ambivalence, les éléments positifs étaient déclenchés par le comportement différent qu'elle adoptait envers moi dès que je n'étais plus sur le divan - comme elle le décrit (1930) - et qu'elle me traitait en "invitée". Elle devenait alors très gentille et chaleureuse, amicale et généreuse, reproduisant la situation clivée indiquée par Freud (1913). Ce qui me faisait retrouver exactement l'ambivalence et la confusion dont j'avais fait l'expérience avec ma mère, de telle sorte que dans mes secteurs psychotiques, Miss Sharpe devenait identique à ("identical with") ma mère (Little, 1959), qui n'avait pas été capable de fournir un environnement où l'on était en sécurité; le but de Miss Sharpe, c'était de fournir un environnement où on le serait, même si l'on était sexuel ou hostile. J'étais hostile et rebelle mais je ne me sentais pas en sécurité; je devins soumise et dépendante d'elle comme je l'avais été avec ma mère depuis ma toute petite enfance. Et mes rêves de lutte, de confusion et de fragmentation furent alors interprétés comme étant des fantasmes de coït violent et des désirs refoulés d'avoir des relations sexuelles avec mon père et de détruire ma mère ... L'image d'ensemble de mon analyse avec Miss Sharpe, c'est celle d'une lutte constante entre nous : elle, qui s'obstinait à interpréter ce que je disais en termes de conflit intrapsychique lié à la sexualité infantile; et moi, qui essayais de lui faire comprendre que mes problèmes réels étaient liés aux notions d'existence et d'identité: je ne savais pas ce que "moi-même" était." Margareth I. Little, in Des Etats Limites, Ed. des femmes, 2005. and Picasso/Delacroix : Femmes d'Alger (1954-1955), Musée du Louvre, oct. 2008 - fev. 2009.

lundi 12 octobre 2009

Holding one

"Avec le temps, moins de personnes durent être traitées pour des maladies névrotiques et davantage pour des angoisses de type psychotique, bien moins facilement curables, même si ces patients n'étaient pas nécessairement invalidés ou hospitalisés; ceci entraîna des changements tant dans les modes de la pensée psychanalytique que dans sa technique. Winnicott, en poursuivant ce qu'il avait appris de Mélanie Klein et en appliquant ce que lui avait enseigné une longue pratique avec les nourrissons, des enfants et leurs parents, réussit à guérir de nombreux patients dont les angoisses étaient de type psychotique. Et ses travaux, à leur tour, parce qu'ils font voir un visage de la psychanalyse plus humaine que celui montré habituellement, ont suscité angoisse et polémique. Il y a un réel intérêt pour ses travaux, un réel désir de les connaître et de les comprendre. Il y a cependant aussi des critiques - tant amicales qu'hostiles, et souvent mal informées - et une curiosité et un voyeurisme francs. On connaît bien aujourd'hui le travail qu'a accompli Winnicott avec les enfants. Il écrivait systématiquement et parlait librement de son travail, et nombreux sont ceux qui ont pu le voir en action à Paddington Green où dans l'une de ses autres cliniques. Il utilisait la "technique standard" (1962) pour traiter les psychonévroses chez les adultes, il analysait donc la névrose de transfert et étudiait le complexe d'Oedipe et le développement du Surmoi."
Margareth I. Little, "Winnicott's Working in Areas Where Psychotic Anxieties Predominance - a Personal Record", journal of Free Association, n°3, London, 1985 / in tr. fr. Nouvelle revue de Psychanalyse, n°33, Printemps 1986/ in Mon analyse avec Winnicott, Des Etats Limites, Ed. des femmes, 2005 .... and Sun ligth behond the sea !

samedi 3 octobre 2009

Elegy

"Ta bonne lettre m'est arrivée hier. Oui, les deux Elégies sont là, mais de vive voix, je pourrai te dire qu'elles ne représentent qu'un petit fragment, trop vite interrompu, de ce qui était alors en mon pouvoir. Dans des conditions et avec des forces pareilles à celles dont je disposais en commançant Le livre d'heures: que n'aurais-je pu soulever. Nous revoir seulement, chère Lou, c'est maintenant mon grand espoir. Je me redis souvent que tu es le seul lien qui me rattache au monde humain, en toi seule il est tourné vers moi, me devine, me transmet son souffle; partout ailleurs, je passe dans son dos sans pouvoir me faire reconnaître de lui. Dis mes bonnes amitiés à Beer-Hofmann (et à Kassner) et console moi dans ton coeur. Ton Rainer." Correspondance de Rainer Maria Rilke avec Lou Andréas Salomé à Vienne, Ronda, Jour des Rois, 1913, in Briefwechsel, Insel Verlag, Frankfurt am Main, 1975. tr. fr. Ed. Gallimard, 1980-1985. and Pieter Bruegel the Elder , Netherlandish, (1525-1569) The Hunters in the Snow , in The Kunsthistorisches Museum: KHM Home, Vienna.

vendredi 2 octobre 2009

Written

"Mais il faut bien que je termine enfin. C'est pourquoi je ne te dirai pas avec quelle attention j'ai lu et relu tout ce que tu écris de toi et de St. Sache-le : ce point précis, pourquoi et en quoi l'analyse peut être fatale à toute productivité, ne m'est apparu clairement que le mois dernier; car ce qui compte dans la production, ce sont précisément ces choses "immaitrisées" fort peu nombreuses en elles-mêmes et bien déterminées, et de les garder, si dangereux que cela puisse être, intactes. C'est follement important. Munich maintenant, avec la présence de Clara, ne sera plus tout à fait sans inconvénient: il semble en effet qu'elle interprète mal ma présence ou le moindre signe le plus naturel d'intérêt, comme si tu allais faire machine arrière, mais n'en avais pas encore tout à fait pris conscience ... Où, quand, comment pourrons-nous nous revoir, et parler ? Le plus beau pour moi serait de t'avoir ici ... En ce moment, je vais passer quelques jours à Leipzig. Adresse postale: Grassistrasse 14, prof. Dr. E. Spranger. Tout ce que tu proposeras m'agréera. En dehors de toute considération personnelle, je porte comme un fardeau le fait de ne pas vivre cette période avec toi. Lou."
Correspondance de Lou Andréas Salomé à Rainer Maria Rilke à Irschenhausen, Gottingen, 12 septembre 1914. and Gustav Klimt , Danae, Private Collection, Vienna, 1907.

jeudi 1 octobre 2009

Blue night

"Depuis l'arrivée de Vendredi, Robinson n'était pas retourné au fond de la grotte. Il espérait que grâce à son compagnon la vie dans l'île, le travail et les cérémonies l'amuseraient suffisamment pour qu'il n'ait plus envie de cette sorte de drogue.
Or une nuit de pleine lune, il s'éveilla et n'arriva plus à se rendormir. Dehors, il n'y avait pas un soufle de vent et les arbres parfaitement immobiles paraissaient dormir, comme Vendredi et Tenn enlacés à leur habitude devant la porte. Robinson fut envahi par un sentiment de très grand bonheur. En effet, parce qu'il faisait nuit, il n'y avait pas de travail possible, pas de cérémonies, pas d'uniforme, pas de gouverneur, ni de général, bref c'étaient les vacances. Robinson aurait voulu que la nuit ne finit jamais, que les vacances durent toujours. Mais il savait que le jour allait revenir et avec lui tous ses soucis et toutes ses obligations." Michel Tournier, Vendredi ou Les limbes du Pacifique, Ed. Gallimard, 1977. and The Very Late Style of Hans Hartung (1904-1989) at The fondation Marguerite, Aimé Maeght, 06570 Saint-Paul, France. sept. 2007.

mardi 29 septembre 2009

White cave

"Dès les premiers jours, il s'était servi de la grotte du centre de l'île pour mettre à l'abri ce qu'il avait de plus précieux ... Pourtant il n'avait jamais entrepris l'exploration du fond de la grotte, et il y pensait parfois avec curiosité ...
Enfin il se décida à se lever et à se diriger vers le fond de la grotte. Il n'eut pas à tâtonner longtemps pour trouver ce qu'il cherchait: l'orifice d'une cheminée verticale et fort étroite. Il fît aussitôt quelques tentatives pour s'y laisser glisser. Les parois du boyau étaient lisses comme de la chair, mais le trou était si étroit qu'il y demeurait prisonnier à mi-corps. Alors il eut l'idée d'enlever tous ses vêtements et de se frotter tout le corps avec le lait caillé qui restait au fond du pichet. Puis il plongea tête la première dans le goulot, et cette fois, il glissa lentement mais régulièrement, comme une grenouille dans le gosier du serpent qui l'avale. Il arriva mollement dans une sorte de niche tiède dont le fond avait exactement la forme de son corps accroupi. Il s'y installa recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton, les mollets croisés, les mains posées sur les pieds. Il était si bien ainsi qu'il s'endormit aussitôt. Quand il se réveilla, quelle surprise ! L'obscurité était devenue blanche autour de lui ! Il n'y voyait toujours rien, mais il était plongé dans du blanc et non plus dans du noir! Et le trou où il était ainsi tapi était si doux, si tiède, si blanc qu'il ne pouvait s'empêcher de penser à sa mère."
Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Ed. Gallimard Jeunesse, 1977-2007. and Monastère de Cimiez (Cimiez Convent) in Nice -

lundi 28 septembre 2009

Robinson

"Il avait enlevé ses vêtements, et il s'était laissé glisser dans la boue fraîche, en ne laissant passer à la surface que son nez, ses yeux et sa Justifierbouche. Il passait des journées entières, couché ainsi au milieu des lentilles d'eau, des nénuphars et des oeufs de grenouilles. Les gaz qui se dégageaient de l'eau croupie lui troublaient l'esprit.

Parfois il se croyait encore dans sa famille à York, il entendait les voix de sa femme et de ses enfants. Ou bien il s'imaginait être un petit bébé dans un berceau, et il prenait les arbres que le vent agitait au-dessus de sa tête pour des grandes personnes penchées sur lui. Quand il s'arrachait le soir à sa boue tiède, la tête lui tournait. Il ne pouvait plus marcher qu'à quattres pattes, et il mangait n'importe quoi le nez au sol ... Un jour qu'il bouffait une touffe de cresson dans une mare, il crut entendre de la musique. C'était comme une symphonie du ciel, des voix d'anges accompagnées par des accords de harpe. Robinson pensa qu'il était mort et qu'il entendait la musique du paradis. Mais en levant les yeux il vit pointer une voile blanche à l'est de l'horizon." Michel Tournier, Vendredi ou Les limbes du Pacifique, Ed. Flammarion, 1971. and Niki de Saint Phalle, Introspections and ... Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain - Nice, 13.09.09.

jeudi 10 septembre 2009

Poem

" Et cela éclata soudain, éclair déchirant l'obscurité du souvenir: c'était bien des paroles, un poème qu'un soir elle lui avait lu dans sa chambre. Un poème, un poème ... il en connaissait chaque mot, et, comme apportés par un vent brûlant, ils étaient tout d'un coup sur ses lèvres, il entendit, à une décennie de distance, prononcés par sa voix à elle, ces vers oubliés d'un poème étranger :
"Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres cherchent le passé" ...
N'étaient-ils pas eux-même ces ombres qui cherchaient leur passé et adressaient de sourdes questions à un autrefois qui n'existait plus, des ombres, des ombres qui voulaient devenir vivantes et n'y parvenaient plus, car ni elle ni lui n'étaient plus les mêmes et ils se cherchaient pourtant, en vain, se fuyant et s'immobilisant, efforts sans consistance et sans vigueur, comme ces noirs fantômes, devant eux ?"
S. Zweig, 1929, End Le voyage dans le passé, tr. fr. Ed. Grasset, 2008. and André Derain (1880-1954) ?, Art Institute of Chicago, USA.

mercredi 9 septembre 2009

Shadow

"Ils gravirent les hauteurs en silence. En contrebas, les maisons faiblement éclaitées s'estompaient déjà; depuis le crépuscule de la vallée, la courbe du fleuve s'étirait, toujours plus lumineuse, tandis qu'en haut, les arbres embaumaient et que l'obscurité s'abattait sur eux. Ils ne croisaient personne, seules leurs ombres glissaient en silence devant eux. Et chaque fois qu'un réverbère éclairait leurs silhouettes à l'oblique, leurs ombres se mêlaient comme si elles s'embrassaient; elles s'allongeaient, comme aspirées l'une vers l'autre, deux corps formant une même silhouette, se détachaient encore, pour s'étreindre à nouveau, tandis qu'eux-mêmes marchaient, las et distants. Il regardait comme en exil ce jeu étrange, la fuite suivie d'une étreinte sitôt défaite de ces silhouettes sans âme, de ces corps ombreux, qui n'étaient pourtant que le reflet des leurs, il regardait avec une curiosité maladive se dérober et se rejoindre ces figures inconsistantes, et il en oubliait presque celle qui était bien vivante à coté de lui, au profit de son image noire, glissante et fuyante. Il ne pensait à rien de précis et sentait néanmoins confusément que ce jeu cherchait à lui dire quelque chose il ignorait quoi, quelque chose de profondément enfoui en lui, comme une source, et qui jaillissait avec violence maintenant que le souvenir s'y aventurait, brusque et menaçant pour aller y puiser. Mais qu'était-ce donc ?"
Stefan Zweig, 1929, suite in Le voyage dans le passé, trad. fr. Ed. Grasset, 2008. and Egon Schiele, Arbre dans le vent, Leopold Museum, Vienne.

mardi 8 septembre 2009

Slow

"Il ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse à ses lèvres, ses lèvres qu'il avait connues d'une autre manière que lors de cette paisible conversation familière. Et il sut tout d'un coup que tout ce bavardage placide n'était que mensonge, qu'il y avait encore dans leur relation quelque chose de refréné et d'irrésolu et que toute cette amitié n'était qu'un masque plaqué sur un visage nerveux, changeant, troublé par l'inquiètude et la passion. Trop longtemps, pendant trop de nuits, autour du feu de camp, là-bas, dans son baraquement, trop d'années, trop de jours, il s'était imaginé autrement ces retrouvailles ... pour que cette façon d'être amis, de bavarder poliment et de refaire connaissance, pût être tout à fait sincère. Comédien, se dit-il, et comédienne, l'un envers l'autre, mais personne ne trompe l'autre pourtant. " Stefan Zweig, 1929, suite in Le voyage dans le passé, tr. fr. Ed. Grasset, 2008. and Édouard Manet (1832-1883), Le Déjeuner sur l'herbe , in Musée d'Orsay, Paris.

lundi 7 septembre 2009

Over there

"Non il ne fallait pas y penser, juste se laisser emporter par une puissance invisible, abandonné, les membres détendus, en attente de quelque chose de mytérieux. C'était une sorte de veillée nuptiale, suave et sensuelle et à laquelle pourtant se mêlaient aussi obscurément l'angoisse de l'accomplissement, ce frisson mystique qui vous prend, quand, soudain, ce à quoi on a infiniment aspiré devient palpable, s'approche d'un coeur qui n'ose y croire. Non, pour le moment, ne penser à rien, ne rien vouloir, ne rien désirer, juste rester ainsi, entraîné vers l'incertain comme vers un rêve, porté par un flux inconnu, percevant à peine son corps, s'en tenant à un désir sans but, balloté par le destin et en plein accord avec soi-même. Juste rester ainsi, des heures encore, une éternité, dans ce crépuscule prolongé, nimbé de rêves : mais déjà comme une légère appréhension, la perspective d'une fin imminente se profilait. Les étincelle électriques de la vallée voltigeaient comme des lucioles, ça et là, de tous cotés, de plus en plus lumineuses, des réverbères défilaient en une double rangée rectiligne, les rails cliquetaient, et, dans l'obscurité émergeait une coupole de fumée blanche." Stefan Zweig, 1929 (suite), Le voyage dans le passé, tr. fr. Ed. Grasset, 2008. and Towers of Chicago, America. (the world of yesterday's humanist today )

dimanche 6 septembre 2009

Tempest

"Ce n'est pas lui qui l'avait attiré à lui, ni elle à elle, ils étaient tombés dans les bras l'un de l'autre, comme emportés ensemble par une tempête, l'un avec l'autre, l'un dans l'autre plongeant dans un inconnu sans fond, dans lequel sombrer était un évanouissement à la fois suave et brûlant - un sentiment trop longtemps endigué se déchargea, enflammé par le magnétisme du hasard, en une seule seconde. Et ce n'est que peu à peu, lorsque leurs lèvres collées se décollèrent, qu'encore pris de vertige devant le caractère invraissemblable de l'événement il la regarda dans les yeux d'un éclat inconnu derrière leur tendre obscurité. Et c'est là que s'imposa à lui l'idée que cette femmme, la bien-aimée, avait dû l'aimer depuis longtemps, depuis des semaines, des mois, des années, tendrement silencieuse, ardemment maternelle, avant qu'une telle heure lui ébranlât l'âme. Et c'était cela le caractère incroyable de l'événement, qui l'ennivrait à présent: lui, lui aimé, et aimée d'elle, l'Inaccessible - un ciel se déployait, baigné de lumière et infini, l'irradiant midi de sa vie, mais déjà il s'effondrait dans les secondes qui suivirent, en mille morceaux blessants. Car cette prise de conscience était aussi un adieu."
Stefan Zweig, Le voyage dans le passé, Ed. S. Fischer Verlag in "Winderstand der Wirklichkeit", 1987. tr. fr. Ed. Grasset, 2008. and Oskar Kokoschka (1886 -1980), The Bride of the Wind (1914), Kunstmuseum Basel , Swizzera. (By name The tempest, his self-portrait with Alma Mahler, in USA property).

samedi 5 septembre 2009

Outburst

" Ce fut une explosion violente élémentaire, une douleur physique traumatique, évidente, un ébranlement de tout son être, depuis le sommet du crâne jusqu'au tréfonds du coeur, une déchirure qui illumina tout, comme l'éclair dans le ciel nocturne : et alors dans cette lumière aveuglante, il eût été vain de ne pas reconnaître que chaque nerf, chaque fibre de lui-même s'épanouissait dans un amour pour elle, la bien-aimée. Et à peine eut-il, sans un mot, prononcé le mot magique, qu'avec cette rapidité inexplicable que seul suscite un très grand éffroi, d'innombrables souvenirs et petites associations d'idées s'en vinrent, étincelants, à l'assaut de sa conscience. Et il sut à quel point, depuis des mois déjà, il était fou amoureux d'elle. "
Stefan Zweig, Le voyage dans le passé, Williams Verlag, Zürich and Atrium Press, London, 1976. trad. fr. Ed. Grasset, 2008. and Egon Schiele, Landscape, Leopold Museum, Vienne.

vendredi 4 septembre 2009

Amok two

"La critique ne saura probablement pas apprécier cette oeuvre. Elle n'atteindra pas à la sincérité de l'auteur et déplacera l'accent sur quelque chose d'accessoire, cherchera la "confusion des sentiments" dans la relation amoureuse avec la femme du professeur admiré. Mais la femme est dans ce contexte uniquement un personnage de contraste. Le conflit consiste exclusivement dans le fait que l'adolescent voudrait répondre à l'amour de l'homme, mais ne le peut pas à cause d'un mystérieux interdit intérieur.
Si je compare vos nouvelles avec les oeuvres de l'homme auquel nous devons reconnaître l'émotion la plus profonde causée par l'inconscient refoulé, la différence est à votre avantage. Dostoïevski est un névrosé d'une grande perversité, et l'on observe dans sa production une tentative égoiste pour relâcher, du moins par une satisfaction symbolique, la tension de ses pulsions; cela faisant, il profite de l'occasion pour effrayer le lecteur et le maltraiter. (Au contraire) Votre type est celui de l'observateur de celui qui écoute et lutte de manière bienveillante et avec tendresse, afin d'avancer dans la compréhension de l'inquiétante immensité. Vous n'êtes pas vous même violent.
Au lieu de vous demander pardon pour ce petit morceau de vivisection, je vous remercie et vous salue cordialement." Berggasse 19, Vienne IX°, 4 sept. 1926.
S. Freud, Correspondance avec S. Zweig, à propos de sa nouvelle "La confusion des sentiments", in "Verwirrung der Gefühle" avec "Vingtquatre heures de la vie d'une femme" et " Destruction d'un coeur", 1927, Leipzig. and Egon Schiele (1890-1918), Etreinte, Palais du Belvédère, Vienne.

jeudi 3 septembre 2009

Master

" A coté de votre oeuvre intellectuelle, vous exercez encore à merveille un grand art: celui de confondre par votre bonté ! Ce ne sont pas seulement les mots que vous m'avez adressés, mais déjà le fait que vous, qui êtes submergé, talonné par les gens et les problèmes, vous avez pris le temps pendant vos heures de repos de regarder si profondément dans une oeuvre qui pourtant vous doit tant, tout cela me rend réellement confus hier je n'ai pas pu tenir la plume.
Laissez moi pour une fois exprimer clairement ce que je vous dois, ce que beaucoup vous doivent-le courage dans la psychologie. Vous avez ôté leurs inhibitions à d'innombrables personnalités, comme à la littérature de toute une époque. Grâce à vous, nous voyons beaucoup de choses. Grâce à vous, nous disons beaucoup de choses qui, sinon, n'auraient été ni vues, ni dites. Tout ceci n'est pas encore clair aujourd'hui, parce que notre poésie n'est pas encore jugée d'un point de vue historique, ni dans ses rapports de causalité - encore une décennie ou deux, et l'on reconnaîtra où était le lien qui donna tout à coup une autre audace psychologique à Proust en France, à Lawrence et à Joyce en Angleterre, ainsi qu'à quelques Allemands. Ce sera votre nom. Et nous ne renierons jamais ce grand initiateur. Pour moi la psychologie est aujourd'hui la grande passion de ma vie (vous comprendrez cela mieux que personne)". Salzbourg, le 8 sept. 1926.
Stefan Zweig, Correspondance avec S. Freud, 1987, S. Fischer Verlag GmbH. 1991, tad. fr. Ed. Rivages. and Gianlorenzo Bernini , Enea, Anchise ed Ascanio in fuga da Troia, Galleria Borghese - The collections , Roma. and Paolo Conte - Il maestro

mercredi 2 septembre 2009

Passion

"Quand la pulsion de vie se dégage ...
du harcélement des pulsions agressives, un tournant se produit dans l'économie psychique du sujet. C'est un moment hautement émotif et exaltant. Apparaît alors une idée fixe passionnée, une conviction de jalousie ou érotomaniaque. Dans d'autres cas le sujet se sentira affecté parce qu'il se croit mal aimé par un proche. Durant un bref instant l'émotivité submerge la vérité. Il s'agit de ce qu'on désigne habituellement comme des sentiments passionnels; la folie privée prend alors la forme du passionnel (A.Green,1980).
Qu'est-ce que cette irruption passionnelle chez le maniaco-dépressif ? La libido de ces sujets trop peu habitués à conquérir l'espace psychique et à se lier aux représentations, "découvre" par une évolution thérapique, "la saveur" de la vie fantasmatique; elle découvre l'autre, qui lui brûle alors les yeux comme le regard inhabitué au soleil. Par un mouvement défensif, le sujet cherche l'effet mégalomaniaque qui va désavouer l'objet. Et il ne peut plus le retrouver. Il cherche la désorganisation. Mais sa pensée est cohérente. Il cherche à faire le fou. Mais il n'est plus crédible. Il préfère se réfugier dans le passé. Il veut écarter la passion qui brûle en lui, mais il ne peut pas. Cette passion est la réponse à l'installation d'un transfert objectal." Alberto Eiguer , Le pervers narcissique et son complice , Dunod, 1996. and Lucrecia Borgia (1480 - 1519)

lundi 31 août 2009

Outrage

"Vous savez combien peu on doit attendre du raisonnement. Je veux ajouter que le Bon Dieu ne m'en impose d'aucune façon. Si jamais nous nous rencontrons, c'est plutôt moi qui lui ferais des reproches qu'inversement. Je lui demanderais pourquoi il ne m'a pas mieux doté intellectuellement; il ne pourra pas m'accuser d'avoir fait piètre usage de ma liberté. Je dois en effet vous dire que j'ai toujours été insatisfait de mon intelligence et que je sais très précisement les points où elle me fait défaut. Mais je me considère comme un homme hautement moral, qui peut souscrire à l'exellente maxime de Th.Vischer: ce qui est moral est toujours évident en soi. Il me semble que pour ce qui est du sens de la justice et de la considération envers ses semblables, de la répugnance à faire souffrir les autres ou à abuser d'eux, je peux rivaliser avec les hommes les meilleurs que j'ai connus. A vrai dire je n'ai jamais commis une action basse ou méchante et je n'ai jamais trouvé en moi-même la tentation d'agir de la sorte. Je n'en tire aucune fierté. Je comprends la moralité dont il est question ici dans un sens social, non sexuel. La moralité sexuelle telle que la société - et, au plus haut degré, la société américaine - la définit, me paraît extrémement méprisable. Je suis partisan d'une vie sexuelle beaucoup plus libre, même si je n'ai, pour ma part, que fort peu usé d'une telle liberté; je n'en ai profité que dans la mesure où j'étais convaincu de ce qui m'était permis en ce domaine. L'accent mis par le public sur les exigences éthiques me fait souvent une pénible impression." Lettre de S. Freud à James J. Putnam, 08. 07. 1915. and Amedeo Modigliani - Art Institute of Chicago

mercredi 26 août 2009

Over the lake

"Pendant les vacances de 189 ...
Je fis une excursion aux monts Tauern afin d'oublier un moment la médecine et surtout les névroses. J'y avais presque réussi quand, un jour, il m'arriva de quitter la route principale pour gravir une montagne des environs, renomée par son panorama et son refuge bien tenu. Parvenu au sommet et une fois réconforté et reposé d'une marche fatigante, je m'étais plongé dans la contemplation d'un point de vue magnifique, si oublieux de ma propre personne que lorsque j'entendis quelqu'un me demander :"Est-ce que Monsieur n'est pas médecin ?", je ne rapportai tout d'abord pas ces paroles à moi-même."
S. Freud et J. Breuer, Etudes sur l'hystérie, 1895, PUF, 1956. and the Lake Blue, in Queyras.