mercredi 25 septembre 2013

Vivo amore


   Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J'ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure ;
Mon bien s'en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
L.Labé (XVI°), Sonnets VIII and H.Matisse, Les vagues, Musée Matisse.

mardi 10 septembre 2013

Tonight as



                                                       "tonight as I
                                                       hull kidney beans
                                                       the stone
                                                       engraved with her name
                                                       is growing cold
                                                       lest we stray
                                                       the Milky Way
                                                       just happens
                                                       to slip between
                                                       our entwined fingers
                                                       "even rainy days
                                                       at the beach
                                                       aren't bad,"
                                                       I whisper in the ear
                                                       of a jet-black labrador
                                                       for men
                                                       child-birth, child-raising
                                                       must be matters
                                                       viewed vaguely
                                                       through green mists
                                                       tranquilly ashes
                                                       continue to fall
                                                       on this ruined village
                                                       where like a scream
                                                       the silence shines
                                                       this stumbling
                                                       with just the toes
                                                       of my right toes
                                                       might come from bad feeling
                                                       between it and the left  ... as if
     
                                                        falling down
                                                        into the galaxy,
                                                        I would fall
                                                        into your heart
                                                        
sometimes I wish for
                                                        shoulders to lean against—
                                                        there's a bitter wind
                                                        like the delivery of letters
                                                        after my death"
                                 Mariko Kitakubo, Gallery. and Il Pincio, Roma.                            

lundi 2 septembre 2013

Murder

« Il n’y a qu’un crime, c’est de désespérer du monde.
Nous sommes appelés à pleins poumons à faire neuf ce qui était vieux, à croire à la montée de la sève dans le vieux tronc de l’arbre de vie. Nous sommes appelés à renaître, à congédier en nous le vieillard amer ! Bien des jeunes sont dans ce sens de cruels vieillards envers eux-mêmes … 
Le pessimisme croit si bêtement que ce qui a été va se répéter. Peut-on imaginer plus d’incapacité créatrice que cette attitude-là dont je ne serai jamais adepte ? Nous sommes appelés à sortir de nos cachettes de poussière, de nos retranchements de sécurité et à accueillir en nous l’espoir fou, immodéré d’un monde neuf, infime, fragile, éblouissant. Naître, voilà l’invitation de Noël ...  Le voyage - ce voyage là du moins - est pour moi terminé.  A partir de demain, mieux : à partir de cet instant, tout est neuf.  Je poursuis mon chemin. Demain, comme tous les jours d’ici ou d’ailleurs, sur ce versant ou sur l’autre, est désormais mon jour de naissance. »  Christiane Singer (2007), "Derniers fragments d’un long voyage", Albin Michel, Paris, Mars 2007. and Pierre tombale en Savoie. 

samedi 24 août 2013

Felicità

Soudain l'Histoire fondit sur moi, j'eclatai: je me retrouvais éparpillée aux quatre coins de la terre, liée par toutes mes fibres à chacun et à tous. Idées, valeurs, tout fut bousculé; le bonheur même perdit de son importance. En septembre 1939, je notai : "Pour moi, le bonheur était avant tout une manière privilégiée de saisir le monde; si le monde change au point de ne plus pouvoir être saisi de cette façon, le bonheur n'a plus tant de prix." 
 Et de nouveau en janvier 1941, j'écrivais : "Que mon ancienne idée du bonheur me paraît courte ! Elle a dominé dix ans de ma vie. Mais je crois que j'en suis presque totalement sortie." En fait, je n'y échappai jamais tout à fait. Plutôt, je cessais de concevoir ma vie comme une entreprise autonome et fermée sur soi; il me fallut découvrir à neuf mes rapports avec un univers dont je ne reconnaissais plus le visage. C'est cette transformation que je vais raconter. " 
Simone de Beauvoir, La force de l'âge, Gallimard, Paris, 1960. and Marc Chagall, Rêverie.

dimanche 9 juin 2013

Reanimazione

 "Très chère brute de mâle. Je suis contente  que nous ayons une maison, contente que vous ayez choisi un chalet - je l'espérais. D'accord pour n'aller ni à Médénine ni au Guatemala ni à Cuba; rester chez nous me plaira, me baigner, travailler et surtout vous voir travailler, ce qui ne m'a jamais été accordé. Vraiment vous travaillerez ? Vous êtes sûr que vous pourrez ? J'ai un tas de questions à vous poser, s'il vous plaît, pour une fois, répondez. A quoi ressemble exactement cette maison ?
Pouvez-vous m'en dessiner un petit plan ? Quel genre de campagne l'environne-t-elle ? Et la plage ? L'eau est-elle salée ?  L'endroit est-il très peuplé ou isolé ? Qui cuisinera ? Et puis, combien de robes du soir dois-je amener, pour les nuits où vous endosserez votre smoking ? 
Dois-je acheter une rivière de diamants, ou un collier de perles ? Essayez de me donner une idée générale de la vie que je mènerais durant des semaines et des mois en compagnie détestable brute de mâle !
Pour vous avouer la vérité, j'admets parfaitement que l'égalité des sexes ne soit qu'un mythe, je ne l'ai jamais vraiment pensé que vous étiez mon égal et je ne l'ai affirmé que par simple politesse. Voilà comment m'apparaît la situation : tout au long de cet "été" à   venir, quand je serai avec vous, vous serez avec moi ..."
 Simone de Beauvoir (1950), "Lettres à Nelson Algreen, mardi 23 mai, Folio, Paris. and "Le Luxembourg et ses fontaines."

dimanche 17 mars 2013

Stupidaggine

"Très aimé. Ah, c'est trop commode ! Vous restez confortablement dans votre nid de Wabansia à écrire votre livre et à manger du cake au rhum, en vous contentant de jeter de temps à autre un coup d'oeil vers le coin de la rue pour voir si mon taxi arrive. Tandis que moi ! J'ai perdu une matinée à l'ambassade américaine à me tacher les doigts d'encre au bureau des empreintes et à répondre à des questions indiscrètes sur père, mère, et sur ce que je compte fabriquer aux USA. Je vous le demande, pourquoi y vais-je ? Que pouvais-je répondre ? "Des conférences", ai-je dit. Pour n'avoir pas menti, il faudra que je vous en fasse ...
En vérité chéri, c'est très mal, vous m'avez aimée en partie parce que, lorsque vous m'avez rencontrée, j'étais une femme sage. Or depuis que je vous aime, j'ai perdu toute sagesse, je suis devenue aussi sotte qu'une autre. Avant je me souciais peu de mon visage ou de mon allure, maintenant je voudrais vous amener sur le Mississipi une belle amie, bien portante, jeune, élégante, fraîche. Prenez-moi telle que je serai de toute façon. Mon chéri, je vous aime le plus sottement du monde, ces jours-ci." 
Simone de Beauvoir ( 1948), Lettres à Nelson Algren, le 17 mars. and Riflessi a Venezia.

jeudi 14 mars 2013

Anima

"Le monde appartient à ceux qui ne ressentent rien. La condition essentielle pour être un homme pratique, c'est l'absence de sensibilité. La qualité principale, dans la conduite de la vie, est celle qui mène à l'action, c'est-à-dire la volonté. Or, il est deux choses qui entravent l'action : la sensibilité et la pensée analytique, qui n'est elle-même rien d'autre, en fin de compte, qu'une pensée douée de sensibilité. 
                                   
Toute action, par nature, est la projection de notre personnalité sur le monde extérieur, et comme celui-ci est constitué, pour sa plus grande partie, d'êtres humains, il s'ensuit que cette projection de notre personnalité revient, pour l'essentiel, à nous mettre en travers du chemin de quelqu'un d'autre, à gêner, blesser, et écraser les autres, par notre façon d'agir. Pour agir, il faut donc que nous ne puissions pas nous représenter aisément la personnalité des autres, leurs joies ou leurs souffrances. Si l'on sympathise, on s'arrête net. L'homme d'action considère le monde extérieur comme formé exclusivement de matière inerte - soit inerte en elle-même, comme une pierre sur laquelle il passe, ou qu'il écarte de son chemin ; soit inerte comme un être humain qui, n'ayant pas su lui résister, peut être un homme tout aussi bien qu'une pierre, car il le traite de la même façon : il l'écarte du pied, ou il lui passe dessus." 
Fernando Pessoa (1888-1935), Le livre de l'intranquilité. and Il lupo di Romulus e Remus, Campidoglio, Roma. 

mardi 26 février 2013

La parola

J’ai la beauté facile et c’est heureux.
Je glisse sur les toits des vents
Je glisse sur le toit des mers
Je suis devenue sentimentale
Je ne connais plus le conducteur
Je ne bouge plus soie sur les glaces
Je suis malade fleurs et cailloux
J’aime le plus chinois aux nues
J’aime la plus nue aux écarts d’oiseau
Je suis vieille mais ici je suis belle
Et l’ombre qui descend des fenêtres profondes
Epargne chaque soir le coeur noir de mes yeux.
Paul Eluard (1923), Capitale de la douleur. and San Clemente, Chiesa del IV° secolo.

dimanche 10 février 2013

Disperando

" S'il vous plait, Nelson, essayez de sentir, de connaître l'intensité de mon amour. Je souhaite ardemment vous donner quelque chose qui vous rende heureux, qui vous fasse rire. Je vous veux et je veux que vous le sachiez. Que vous sachiez combien merveilleux et beau vous êtes dans mon cœur, et que ça vous fasse plaisir. Vous m'avez donné bonheur et amour, jeunesse et vie. 
Pour vous remercier suffisamment il me faudrait être heureuse, aimante, belle, jeune et vivante pendant dix mille ans. Et tout ce que je peux faire c'est pleurer dans ma lointaine chambre ... Oh dieu, en voilà du propre ! Oubliez tout si ça vous offense, c'est sûrement la plus bête lettre que je vous aie jamais écrite. Mon cœur souffre ce soir, il souffre, je ne dormirais pas. Après tout rien dans ces lignes n'est insultant, n'est-ce pas ? Nelson, Nelson."
Simone de Bauvoir (1948), Lettres à Nelson Algren, 10 mai 1950, Gallimard, Paris, 1997. and le col de Verroux (956 m), Menton.

lundi 4 février 2013

Miraggio

Comment fais tu, toi qui n’a jamais vu la lueur d’une lampe ? 
Comment fais tu, toi qui prends l’escalier accroché à la rampe ? 
Toi pour qui le soleil ne se lève jamais 
Toi qui ris de ta nuit à presque l’envier 
Comment fais tu, toi qui sais dessiner la couleur de mes larmes ? 
Comment fais tu, quand au bruit de mes pas, tu connais mes alarmes ? 
Toi pour qui le soleil ne se lève jamais 
Toi qui ris de ta vie à presque l’envier.                                    
 Tu dis souvent des choses encore plus belles 
Des mots de nulle part, des touches d’aquarelles 
Comme si tu voulais soudain nous transporter 
Dans des mondes oubliés, égarés, effacés. 
Comment fais-tu, toi qui lis par tes doigts d’une manière étrange ?  
Comment fais-tu quand tu dis que l’amour, c’est un regard qui change 
Toi pour qui le soleil ne se lève jamais 
Toi qui ris de ta vie à presque l’envier. 
Comment fais-tu pour dire tout le temps que tu as de la chance ? 

Gerard Prats chante la chanson française ... and Monte Jerusalem.