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vendredi 9 mars 2012

Novella strana

"Une des histoires les plus touchantes de Balzac est, je crois, intitulée : "Ce que l'amour coûte aux vieillards" : on pourrait encore en écrire beaucoup sous ce titre-là. Mais les gens âgés, qui connaissent le fond des choses, n'aiment à parler que de leurs succès et non pas de leur faiblesses. Ils craignent d'être ridicules, dans des affaires qui pourtant ne sont, en quelque sorte que l'oscillation de l'éternité.
Peut-on croire réellement à l'intervention du hasard dans le fait que précisément "sont perdus" les chapitres des "Mémoires" de Casanova ou il est question de sa vieillesse, ou le coq devient cocu et le trompeur trompé" ? C'est peut-être simplement que sa main était devenue trop lourde et son cœur trop étroit. Il me tendit la main, sa voix était maintenant de nouveau tout à fait calme, bien assurée, et sans émotion. - Bonne nuit, fit-il. Je vois qu'il est dangereux de raconter aux jeunes gens des histoires pendant les nuits d'été. Cela donne facilement de folles pensées et toutes sortes de rêves inutiles. Bonne nuit." Stefan Zweig (1931), Le jeu dangereux, Première édition, Attinger, Paris. and L'hermaphrodite endormi, Musée du Louvre Paris, Galleria Borghese Roma.

lundi 21 mars 2011

Anniversario

Deux mots, "Mundus Novus", inscrits en tête de sa lettre par lui-même ou par cet éditeur inconnu, et "Quatres Voyages", qu'il les ait ou non effectués, l'ont fait entrer dans le port de l'immortalité. Son nom ne peut plus être éffacé du livre le plus glorieux de l'humanité et si l'on voulait définir au mieux son apport à l'histoire de la connaissance de notre monde, peut-être faudrait-il enoncer ce paradoxe que Colomb a découvert l'Amérique mais ne l'a pas reconnue; tandis que Amerigo Vespucci ne l'a pas découverte mais l'a le premier reconnue pour ce qu'elle est: l'Amérique, un nouveau continent. Cet unique mérite reste rattaché à sa vie, à son nom. Car jamais un acte n'est décisif par lui-même; ce qui compte, c'est la connaissance de cet acte, et ses conséquences. Celui qui le raconte et l'explique devient souvent plus important pour la postérité que celui en est l'auteur et dans le jeu imprévisible des forces de l'Histoire, la plus légère impulsion peut produire les plus énormes effets. Celui qui attend de l'Histoire qu'elle soit juste, exige plus qu'elle n'ait d'humeur à donner : il arrive, qu'elle attribue l'exploit et l'immortalité à l'homme simple, moyen, et rejette les meilleurs, les plus vaillants et les plus sages, dans le ténèbres de l'anonymat." Stefan Zweig (1944), Amerigo, in Belfond, 1996. and International Psychanalitic Association ' life.

dimanche 20 juin 2010

Waltz

"Quelqu'un qui aime tant Rodin , dit-il à la fin, devrait faire sa connaissance. Demain je serai à son atelier. Si cela te convient je t'emmène."
Si cela me convenait ! De joie je ne pus dormir. Mais chez Rodin, mon discours se figea. Je ne fus même pas capable de lui adresser la parole et demeurai, parmi ses statues, pareil à l'une d'entre elles. Mon embaras sembla lui plaire, car le vieillard me demanda, comme nous prenions congé, si je ne voulais pas voir son véritable atelier à Meudon, et il m'invita même à déjeuner. J'avais reçu ma première leçon : c'est que les plus grands hommes sont toujours les plus affables. La seconde fût qu'ils sont presque toujours les plus simples dans leur genre de vie. Chez cet homme dont la goire remplissait le monde, dont les oeuvres étaient présentes trait pour trait à notre génération comme les plus proches amis, on mangeait aussi simplement que chez un paysan de moyenne aisance: une bonne viande nourrissante, quelques olives, des fruits en abondance, avec un vigoureux vin de pays. Cela me donna plus de courage; à la fin je parlais de nouveau sans contrainte, comme si ce vieillard et sa femme m'étaient devenus familiers depuis des années." Stephan Sweig (1881-1942), "Le monde d'hier. Souvenirs d'un Européen. Paris la ville de l'éternelle jeunesse", trad. Serge Niémetz, Ed. Belfond. and Auguste Rodin (1840-1917), La Valse.

samedi 19 juin 2010

Poetry

"Si j'écris le nom très cher de Rainer Maria Rilke sur cette feuille consacrée à mes jours parisiens, bien qu'il fût un poète allemand, c'est que Paris a été le cadre de nos rencontres les plus fréquentes et les plus heureuses, et que je vois toujours son visage se détachant, comme les portraits anciens, sur le fond de cette ville qu'il a aimée plus qu'aucune autre. Quand je songe aujourd'hui à lui et à ces autres maîtres du Verbe forgé comme par l'Art auguste de l'orfèvre, quand je songe à ces noms vénérés qui ont resplendi sur ma jeunesse comme d'innaccessibles constellations, cette question mélancolique m'assaille irrésistiblement: d'aussi purs poètes, tout entiers dévoués au lyrisme, seront-ils encore possibles dans notre époque de turbulence et de désordre universel ? N'est-ce pas une lignée disparue que je regrette en eux avec amour, une lignée sans postérité immédiate dans nos jours traversés par tous les ouragans du destin ? Ces poètes ne convoitaient rien de la vie extérieure, ni l'assentiment des masses, ni les distinctions honorifiques, ni les dignités, ni le profit; ils n'aspiraient à rien d'autre qu'à enchaîner dans un effort silencieux et pourtant passionné, des strophes parfaites dont chaque vers était pénétré de musique, brillant de couleurs, éclatant d'images. Ils formaient une guilde, un ordre presque monastique au milieu de notre époque bruyante, eux qui s'étaient délibérement détournés du quotidien, eux pour qui rien ne comptait dans l'univers que le chant délicat - et qui pourtant survivait au fracas de l'époque - d'une rime qui s'accorde à une autre, en libérant cet innéfable émoi, plus insensible que la chute d'une feuille au vent, mais qui touche de sa vibration les âmes les plus lointaines." Stephan Sweig (1944), "Le monde d'hier, Souvenirs d'un Européen", trad. Serge Niémetz, Ed. Belfond. and Maurice Denis (1870-1943), Printemps.

mercredi 31 mars 2010

Sunshine

"Comme elle se réjouissait d'avoir de bonnes nouvelles de lui, meilleures que ce qu'elle même avait à raconter ! Son mariage, elle l'en félicitait sans ambiguité et avec dignité: malgré lui, c'est le coeur méfiant qu'il l'écouta, mais aucune dissonance dissimulée ou sournoise ne venait assourdir cette partition limpide. Tout était dit avec simplicité, sans aucune outrance ostantatoire, sans aucun attendrissement sentimental, tout le passé semblait purement et simplement dissous, se perpétuant sous la forme de la sympathie, la passion semblait placée sous l'éclairage d'une pure amitié. Il n'en attendait pas moins de l'élégance de son coeur, mais, sensible à cette façon de procéder franche et sûre (tout d'un coup il lui semblait lire de nouveau dans son regard), grave et néanmoins souriant en écho à cette bonté, il fut envahi par une sorte de reconnaissance attendrie: il s'assit aussitôt, lui écrivit longuement et en détail, et l'habitude, longtemps contrariée, de se raconter leur vie fut reprise comme si de rien n'était - l'écroulement d'un monde n'avait rien réussi à détruire. Il éprouvait désormais une profonde gratitude devant la courbe lumineuse de sa vie." Stefan Zweig, "Le voyage dans le passé", Ed. S. Fischer Verlag in "Winderstand der Wirklichkeit", 1987. tr. fr. Ed. Grasset, 2008. and Joseph Mallord William Turner (1830), La plage de Calais à marée basse, des poissardes récoltant des appâts, Exposition du Grand Palais, Paris, Printemps 2010.
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Stevie Wonder - You are the sunshine of my life

vendredi 26 février 2010

Injury

"Mais en moi se formait une volonté de fer. Toute ma pensée et tous mes efforts étaient tendus vers un seul but : revenir à Vienne, revenir près de toi. Et je réussis à imposer ma volonté, si insensée, si incompréhensible pût-elle paraître aux autres ... Est-il besoin de dire où me conduisirent d'abord mes premiers pas, lorsque par un soir brumeux d'automne enfin ! enfin ! j'arrivai à Vienne ? ... Tes fenêtres étaient éclairées, mon coeur battait violemment. C'est alors seulement que je retrouvai de la vie dans cette ville, dont jusqu'à ce moment tout le vacarme avait été pour moi si étranger, si vide de sens; c'est alors seulement que je me repris à vivre, en me sentant près de toi, mon rêve éternel ...
Et enfin un soir tu me remarquas. Je t'avais vu venir de loin, et je concentrai toute ma volonté pour ne pas m'écarter de ton chemin ...

Tu ne me reconnus pas, ni alors, ni jamais: jamais tu ne m'a reconnue. Comment, ô mon bien-aimé, te décrire la désillusion que j'éprouvai en cette seconde ? Je subissais alors pour la première fois cette fatale douleur de ne pas être reconnue par toi, cette fatale douleur qui m'a suivie toute ma vie et avec laquelle je meurs: rester inconnue, rester toujours inconnue de toi. Comment pourrais-je te la décrire cette désillusion ? ...

Toutes les formes possibles de ta défaveur, de ta froideur, de ton indifférence, je me les étais toutes représentées dans des visions passionnées; mais dans mes heures les plus noires, dans la conscience la plus profonde de mon insignifiance, je n'avais même pas osé envisager cette éventualité, la plus épouvantable de toutes; que tu n'avais même pas porté la moindre attention à mon existence. Aujourd'hui je le comprends, ah ! Tu m'as appris à comprendre bien des choses !" Stefan Zweig, "Lettre d'une inconnue", La cosmopolite, Stock, 2009. trad. from Williams Verlag, Zürich, et Atrium Press, London, 1976. and Musikverein, Wien.

lundi 22 juin 2009

Alloy

"Le train ralentit sa course, une station aux lumières scintillantes le contraignit à réduire son allure. Le rêveur releva machinalement les yeux, délaissant ses pensées pour regarder autour de lui, et chercha à percer l'obscurité, à reconnaître, penchée vers lui, la silhouette de son rêve, toute alanguie dans la pénombre.
Oui elle était bien là, celle qui lui avait toujours été fidèle, qui l'aimait en silence, elle était venue, avec lui, à lui - il ne se lassait pas d'embrasser ce qu'il pouvait saisir de sa présence.
Et comme si quelque chose en elle avait senti cette quête de son regard, cette timide et lointaine caresse, voilà qu'elle se redressait et regardait à travers la vitre; un paysage incertain défilait, que l'humidité et l'obscurité printanière rendaient semblable à de l'eau étincelante."
Stefan Zweig, Le voyage dans le passé, Atrium Press, London, 1976. Grasset, Paris, 2008. and Medicis villa picture, Roma.

dimanche 21 juin 2009

Upheavel

" Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres cherchent le passé
Et à peine ces vers eurent-ils fusé dans sa mémoire, que toute la scène lui revint comme par magie : la lampe répendant sa lumière dorée dans le salon obscur, où un soir elle lui avait lu ce poême de Verlaine. En la voyant, obscurcie par l'ombre de la lampe, assise comme autrefois, proche et lointaine à la fois, aimée et inacessible, il sentit tout d'un coup son coeur s'emballer, enthousiasmé d'entendre sa voix se moduler sur la vague sonore du vers, de l'entendre prononcer
- même si ce n'était que dans un poême -
les mots "nostalgie" et "amour", mots d'une langue étrangère certes, et destinés à des étrangers, mais néanmoins grisants, prononcés par cette voix, sa voix. Comment avait-il pu oublier cela, pendant des années, ce poême ?"
Stefan Zweig, Le voyage dans le passé, Atrium Press, London, 1976. Grasset, Paris, 2008. and the Torse of Belvedère, Vaticano.