mardi 15 mars 2011

Eternity

"Il avait l'air au-dessus de tout, il avait l'air intouchable. Lui et sa musique: le reste ça ne comptait pas. "Tu ne dois pas t'imaginer que je suis malheureux : je ne le serai plus jamais." Ca m'en a laissé baba, cette phrase. Il n'avait pas l'air du gars qui plaisante, en disant ça. L'air de celui qui sait très bien où il va. Et qui y arrivera. C'était comme quand il s'asseyait au piano et qu'il commençait à jouer. Aucune hésitation dans ses mains. Ces notes, les touches semblaient les attendre depuis toujours, comme si elles n'avaient existé que pour ces notes là, et uniquement pour elles. On avait l'impression qu'il inventait dans l'instant: mais ces notes, quelque part dans sa tête, elles étaient écrites depuis toujours. Je sais maintenant que ce jour là Novecento avait décidé qu'il allait s'asseoir devant les touches blanches et noires de sa vie, et commencer à jouer une musique, absurbe et géniale, compliquée mais superbe, la plus grande de toutes. Et danser sur cette musique ce qu'il lui resterait d'années. Et ne plus jamais être malheureux." Alessandro Baricco (1994), Novecento:pianiste, Un monologue, trad. fr., Folio, Paris, 2006. and Brigitte Engerer au piano, 2009.

samedi 5 mars 2011

Immaginarsi

" Era difficile capire cosa mai potesse saperne lui di chiese, e di neve, e di tigri e ... voglio dire non c'era mai sceso, da quella nave, proprio mai, non era una palla, era tutto vero. Mai sceso. Eppure era come si le avesse viste, tutte quelle cose. Novecento era uno che se tu gli dicevi "Una volta son stato a Parigi", lui ti chiedeva se avevi visto i giardini tal dei tali, e se avevi mangiato in quel dato posto, sapeva tutto, ti diceva "Quello che a me piace, laggiù, è aspettare il tramonto andando avanti e indietro sul Pont Neuf, e quando passano le chiatte, fermami e guardarle da sopra, e salutare con la mano." "Novecento, ci sei mai stato a Parigi, tu ?" - "No" -"E allora." - "Cioè ... si." - "Si cosa ?" - "Parigi !" Potevi pensare che era matto. Ma non era cosi semplice ... Il mondo, magari, non l'aveva visto mai. Ma erano ventisette anni che il mondo passava su quella nave: ed erano ventisette anni che lui, su quella nave lo spiava. E gli rubava l'anima. In questo era un genio, niente da dire. Sapeva ascoltare. E sapeva leggere. Non i libri, quelli son buoni tutti, sapeva leggere la gente. I segni che la gente si porta addosso: posti, rumori, odori, la loro terra, la loro storia ... Tutta scritta, addosso. Lui leggeva, e con cura infinita, catalogava, sistemava, ordinava ..." Alessandro Baricco (1994), Novecento, Un monologo, Ed. Giangiacomo Feltrinelli, Milan. and Paris' Café de Flore.

mardi 1 mars 2011

Originally

"Ce n'est pas par hasard que mon père, pour désigner ces maisons de passage africaines, utilise le mot très mauricien de "campement". Si ce paysage le requiert, s'il fait battre mon coeur aussi, c'est qu'il pourrait être à Maurice, à la baie de tamarin, par exemple, ou bien au cap Malheureux, où mon père allait parfois en excursion dans son enfance.Peut-être a-t-il cru, au moment où il arrivait, qu'il allait retrouver quelque chose de l'innocence perdue, le souvenir de cette île que les circonstances avaient arrachées à son coeur ? Comment n'y aurait-il pas pensé ? C'était bien la même terre rouge, le même ciel, le même vent constant de la mer, et partout, sur les routes, dans les villages, les mêmes visages, les mêmes rires d'enfants, la même insouciance nonchalente. Une terre originelle, en quelque sorte, où le temps aurait fait marche arrière, aurait détricoté la trame d'erreurs et de trahisons." Jean Marie Gustave Le Clezio (2004 ), L'Africain, Mercure de France. and the house of Ombline Panon Desbassayns in St Gilles les Hauts, La Réunion .

lundi 7 février 2011

Cometa fredda

"Et tandis que nos paroles se faisaient plus solides d'amour, la lune était dans son dernier quartier et à sa place brillait la lumièe tranchante d'une comète montée dans le ciel d'Israël. Les bergers étaient inquiets et les bêtes effrayées par cette lumière froide sortie du fond du puits du firmament. Elle faisait pleurer en la regardant.Les bergers veillaient à tour de rôle la nuit. Leurs voix s'appelaient, entonnaient des chants autour du feu pour calmer les bêtes apeurées. Iosef n'aimait pas la nouveauté de la comète, elle était pour lui comme le recensement et l'occupation militaire. J'essayais de le faire changer d'idée :" Elle est en voyage comme nous, elle nous aide au cours de ces nuits qui manquent de lune." Iosef répondait avec un léger sourire et faisait oui de la tête. Un homme qui change d'avis pour être d'accord avec une femme lui donne la plus belle preuve d'amour." Erri De Luca (2006), Au nom de la mère, trad. de l'italien, Gallimard. and Soleil au sommet des pistes, Auron - Station du mercantour, 06660.

jeudi 16 décembre 2010

Stella

Una stella ti riga la fronte


inscrivendo nervosa


cifre che nessuno legge.Gli analfabeti dei sogni


ti spintonano interrogano


su cio di cui non sanno


nemmeno dire scherzando.


Ridi ma hai paura: manca


loro l'inchiestro del sangue


al ritmo sillabico.


E piangi per piangere.


Non resta altro che peccare


di memoria in memoria


contro le mura del cielo.


Allessandro Contadini (2008), Ogni lettera è metà nella luce, Ed. Il labirinto, 10 giugno. and Luce di Natale in Europa, 2010.

dimanche 14 novembre 2010

Isabel

"Sa vision d'Isabel, à distance, plongée dans les ténèbres, au coeur noir du ciel, exigeait l'éloignement, l'installation sur un piedestal et la nudité.La présence de l'éphémère captive Alberto : c'est lui qu'il veut attraper pour le faire durer, le reconnaître. "Nous sommes les invités de la vie", la grande formule d'Heidegger, Alberto la répète souvent. Le vu, chez lui, a pris la place du conçu. Robert Bresson, le cinéaste consacré à la mise en scène du désir, parlait du pouvoir "éjaculateur de l'oeil". Inacessible amour ... Entre le proche et le lointain se joue toute la sexualité.
L'austérité de la souche Giacometti, la rigidité calviniste pèsent sur la volupté charnelle. Rilke écrivait à Emile Verhaeren:"Pourquoi nous as-t-on rendu notre sexe apatride au lieu d'y transférer la fête de nos pouvoirs intimes ?" Comment oublier que Rilke, lui aussi, fit halte en Engadine ? L'instant de grâce dans l'amour, c'est Diego qui l'a, pas Alberto. Jouir lui est difficile, il ne peut pas "finir" et s'en plaint. Les putains le ravissent car elles ne lui en demandent pas tant. Toutes ses figurines sont conçues comme des nus. Ses scultures restent minuscules, à l'exception d'une seule, dans l'atelier de son père, qu'il occupe l'été 1943 à Maloja: Le chariot. La femme, nue, se tiend les bras le long du corps, pieds joints, sur le piedestal massif. "
Claude Delay (2007), Giacometti Alberto et Diego, L'histoire cachée, Fayard, Paris. and Alberto Giacometti, Scultures, Exposition de la Fondation Maeght, Septembre 2010.

dimanche 31 octobre 2010

Tombstone

"Nous sommes entrés dans le tombeau. Nous avons poussé la porte de la grille qui l'entoure et sommes entrés. L'intérieur est une pièce sans toit aux murs crénelés, carrelés de vert amande. Le haut des murs est badigeonné à la chaux.
Dans le tombeau, nous avons ressenti tout de suite une émotion. Ici dans l'étroit périmètre des murs, il y a huit pierres debout sur le sol de terre battue, et la forme de huit corps dessinés par des murets de pierres plates fichées dans le sable, comme des sarcophages ouverts. La tombe de Ma et Aïnine à Tiznit ressemble à cette tombe, mais comme un objet moderne peut ressembler à un objet très ancien ...

Il y a un air de recueillement, de gravité, qui vous enveloppe et vous donne froid. Comme à Tiznit, nous sommes dans un lieu chargé d'une force mystérieuse, un lieu de silence, et pourtant chargé de vie, où l'on perçoit un autre langage. Ce sont les pierres.

Les stèles sombres d'un brun foncé tacheté de noir, aiguës, aux bords tranchants, sont enfoncées dans la terre, un peu de biais comme si le vent avait soufflé sur elles pendant des siècles, ou comme si les mouvements de la Terre les avaient serrées dans leur étau.

Ce sont elles qui parlent ici dans l'enceinte du tombeau. Elles règnent. " Jemia et J.M.G. Le Clezio, "Gens des nuages", Ed. Stock, 1997. Ed. Folio Gallimard, Paris. and Cimetière de Gairaut, Nice.

mardi 26 octobre 2010

Sandy

"Je ne suis ni de l'eau ni de l'ouest,


ni de la mer ni de la terre,


je ne suis ni matériel ni éthéré,


ni composé d'aliments


Je n'existe pas


je ne suis une part de ce monde ni d'un autre,


je ne descend ni d'Adam ni d'Eve,


ni d'aucune origine.


Ma place n'a pas de trace, une trace de ce qui n'a pas de trace


ni corps ni âme.


J'appartiens au bien-aimé, j'ai vu les deux mondes réunis en un seul,


le premier, le dernier, celui du dehors celui du dedans,


simples comme le soufle d'un homme qui respire.


Djalâl ad-Dîn Rûmî (Balkh 1207-Konya 1273), Mathnawi, Livre premier.


and Maurice Denis (1870-1943), Les baigneuses.

vendredi 22 octobre 2010

Another world

"Lorsque l'idée d'écrire ensemble un livre s'est matérialisé, il nous est apparu que ce ne pouvait être que ce livre-ci : le compte rendu d'un retour aux origines, vers la vallée de la Saguia el Hamra, la Rivière Rouge, d'où la famille de Jemia est venue.

Jemia connaît depuis toujours son identité. Sa mère faisait à la fois référence à son ethnie saharienne et à sa couleur en lui disant quelle était une Hamraniya, une Peau Rouge en quelque sorte.

Il n'est pas facile de retourner vers un lieu d'origine, particulièrement quand ce lieu est un territoire lointain, entouré par le désert, isolé par des années de guerre, et qu'on ne sait rien sur le sort de ceux qui sont restés, La Saguia et Hamra est une vallée asséchée à l'extrème sud du Maroc, au delà du Draa, au coeur d'un territoire qui a longtemps appartenu à l'Espagne sous le nom de Rio de Oro. Pour y parvenir, il faut franchir des milliers de kilomères, traverser l'Atlas et l'Anti-Atlas, le plateau de la Gadda, jusqu'à la ville sainte de Smara.
Mais la difficulté venait moins de la distance et des risques (nous avions été prévenus que la région, quoique pacifiée, restait dangereuse à cause des mines) que la différence qui séparait Jemia, descendante de la lignée des Aroussiyine, des membres de sa famille restée au désert.

C'est cette distance-là qui était sans doute la plus difficile à franchir. Car c'est une chose de voyager et d'aller au devant de nouveaux horizons, et une tout autre chose que de rencontrer son passé, comme une image inconnue de soi-même". Jemia et J.M.G. Le Clézio, "Gens des nuages ", Stock, 1997. et Folio Gallimard, Paris. and Jean François Millet (1858), "L'Angélus ", Musée d'Orsay, Paris.

mardi 12 octobre 2010

Hiding room

"J'ai regardé les feuilles qu'il tenait fermement entre ses mains. Le grand père avait porté ses doigts à ses tempes comme s'il essayait de reprendre le fil du raisonnement.

- Si toutes les choses qui se trouvent sur l'île disparaissent, que va-t-il se passer ? ai-je murmuré.

Lui et le grand-père sont restés un moment silencieux. J'eus l'impression d'avoir posé une question inopportune. Ils avaient l'air gêné de ce que j'avais murmuré par inadvertance alors qu'ils gardaient le silence, ces mots qui risquaient dès lors qu'ils avaient été prononcés de se réaliser, ce que tout le monde craignait.

- Toute l'île aura beau disparaître, cette chambre secrète restera, vous savez, dit-il après un long silence.

Sans arrière pensée, sans forcer, le ton de sa voix débordait de tendresse. On aurait dit qu'il lisait une inscription gravée sur la pierre d'une stèle.

- Tous les souvenirs ne sont-ils pas conservables dans cette pièce ? L'émeraude, la carte, la photo, l'harmonica, le roman, tout. Ici c'est le marais du fond du coeur. C'est le dernier endroit où échouent les souvenirs." Yoko Ogawa (1994), "Cristallisation secrète", Kodansha Tokyo. trad. fr. Actes Sud, 2009. and Il Cafè Greco, Roma.

vendredi 8 octobre 2010

Secret crystallization

"J'ai baissé la tête, glissé mes doigts à travers mes cheveux. Il s'est penché pour me regarder par en dessous, a posé ses mains sur mes genoux.

- Non ça va aller. Vous croyez sans doute qu'à chaque disparition le souvenir s'efface, mais en réalité ce n'est pas cela. Il est seulement en train de flotter au fond d'une eau où la lumière n'arrive pas. C'est pourquoi il suffit d'aller plonger la main au fond pour arriver peut-être à toucher quelque chose. Que l'on ramène à la lumière. C'est insupportable pour moi de regarder sans rien dire votre coeur s'épuiser. Il a pris mes mains, a réchauffé chacun de mes doigts.

- En continuant à écrire des romans, on peut protéger son coeur ?

- Bien sûr que oui.

Il a hoché la tête.

Son souffle a atteind mes doigts." Yoko Ogawa (1984), "Cristallisation secrète", Ed. Kodanscha Tokyo. trad. fr. Actes Sud, 2009. and The Mediterranée.

lundi 4 octobre 2010

Crystals

"- On peut se souvenir d'une chose merveilleuse, si on la laisse ainsi à l'abri des regards, elle finira par disparaître. Soi-même on est incapable de saisir la vraie nature du souvenir. Il ne reste aucune preuve. Mais est-ce vraiment souhaitable, comme vous le dites de forcer les choses disparues à réapparaître ?
- Oui, a répondu R dans un soupir. Les souvenirs sont terrifiants parce qu'ils sont invisibles pour les yeux. Ils essuient les attaques répétées des disparitions, et même quand c'est trop tard, la personne concernée ne se rend pas compte de leur importance. Regardez ceci.
Il avait pris le paquet de feuilles manuscrites assemblées sur son bureau.
- Elles existent ici sans aucun doute. Un caractère existe dans chaque case. Et c'est vous qui les avez écrits. Votre coeur invisible a fabriqué ce récit visible pour les yeux. Les romans ont peut-être été brulés mais votre coeur n'a pas disparu. Puisque vous êtes là assise à coté de moi. De la même manière que vous m'avez secouru je veux vous secourir à mon tour."
Yoko Ogawa (1994), "Cristallisation secrète", Kodensha Tokyo, trad. fr. Actes Sud, 2009. and The Mekong.

jeudi 16 septembre 2010

Exhibition

"Il avança dans la Rathausstrasse et arriva devant sa maison. Sa maison, sa belle maison, n'existait plus, elle avait été détruite par un obus. Mais dans le petit jardin, qui survivait intact, il y avait son divan. Et sur le divan était étendu un rustaud avec des sabots et la chemise hors du pantalon, qui ronflait.

Le docteur Freud s'approcha de lui et le réveilla. Qu'est-ce que vous faites ici ?, lui demanda-t-il. Le rustaud le fixa avec des yeux écarquillés. Je cherche le docteur Freud, dit-il. Le docteur Freud c'est moi, dit le docteur Freud.
Ne me faites pas rigoler, Madame, dit le rustaud.

Eh bien, dit le docteur Freud, je vais vous confier quelque chose, aujourd'hui j'ai décidé de prendre les apparences d'une de mes patientes, et c'est pour cela que je suis habillé ainsi, je suis Dora. "Dora" dit le rustaud, mais moi je t'aime. Et disant cela il l'embrassa. Le docteur Freud éprouva un grand désarroi et se laissa tomber sur le divan. A cet instant il se réveilla. C'était sa dernière nuit, mais il ne le savait pas." Antonio Tabucchi (1992), Sogni di sogni, "Rêve du docteur Sigmund Freud", trad. fr., Gallimard, 2007. and Dr Jean-Martin Charcot (1825-1893) with her patient Blanche.

samedi 11 septembre 2010

The end of dream

"C'est une longue histoire, dit-il, mais il est inutile que je vous l'explique en long et en large, vous êtes intelligent et vous comprendrez même si je saute des passages. Sachez seulement une chose, c'est que moi je suis vous. Expliquez-vous mieux, dit Pessoa.
Je suis la partie la plus profonde de vous, dit Caeiro, votre part obscure. C'est pour cela que je suis votre maître. Un clocher dans le village voisin sonna l'heure.
Et moi qu'est-ce que je dois faire ?, demanda Pessoa.
Vous vous devez suivre ma voix, dit Caeiro, vous m'écouterez dans la veille et dans le sommeil, parfois je vous dérangerai, d'autres fois vous ne voudrez pas m'entendre. Mais vous devrez m'écouter. Vous devrez avoir le courage d'écouter cette voix, si vous voulez être un grand poète.
Je le ferai, dit Pessoa, je le promets.
Il se leva et prit congé. Le fiacre l'attendait devant la porte. A présent, il était de nouveau adulte, et ses moustaches avaient repoussé. Où dois-je vous conduire ?, demanda le cocher. Conduisez-moi vers la fin du rêve, dit Pessoa, c'est ajourdhui le jour triomphal de ma vie. C'était le 29 mars, et un tiède soleil filtrait à travers la fenêtre de Pessoa."
Antonio Tabucchi (1992), Sogni di sogni, "Rêve de Fernando Pessoa", trad. fr. Gallimard, 2007. and Alberto Giacometti, "Caroline", Fondation Maeght, Exposition de Septembre 2010.

vendredi 16 juillet 2010

White light

"C'était la lumière qui était belle, la lumière, et les pierres. Comme si elle n'avait jamais connu cela avant, comme s'il n'y avait eu que de l'ombre. La lumière, c'était le nom de la ville qu'elle entendait depuis qu'elle était toute petite, le nom que son père disait le soir, pour qu'elle s'endorme avec. Le nom était devant elle, devant Elisabeth, quand elles marchaient sur le chemin de cailloux, à travers la forêt, pour aller en Italie ...



Le bleu du ciel donnait le vertige. Les rochers brûlaient d'une flamme blanche. La lumièe était si violente que les larmes coulaient de ses yeux. Elle s'asseyait par terre, la tête appuyée sur ses genoux, le col de son manteau relevé jusqu'aux oreilles. C'était là que Jacques Berger l'avait retrouvée, un matin, et après cela, il l'avait accompagnée chaque jour. Peut-être qu'il avait suivi ses traces, ou bien il l'avait épiée de loin, quand elle courait à travers les rues jusqu'à la montagne. Il l'avait appellée par son nom, en criant fort, et elle s'était cachée derrière un buisson. Ensuite quand il était passé, elle était redescendue, jusqu'à un vieux mur. C'est là qu'il l'avait rattrappée. Ils avaient marché au milieu des pins, il la tenait par la main. Quand il l'avait embrassée, elle s'était laissée faire, tournant la tête de côté pour fuir son regard. Jacques parlait des dangers qui étaient partout à cause de la guerre." Jean Marie Gustave Le Clezio (1992), "Etoile errante", Gallimard, Paris. and Sur le chemin de la Liberté, in Le Mercantour, Alpes maritimes.

mardi 13 juillet 2010

Go away

"Maintenant, sûrement, rien de tout cela ne pourrait revenir, car peut-on retrouver ce qu'on a laissé derrière soi en partant ? "Est-ce qu'on retournera ici avec papa, est-ce qu'on s'en va vraiment pour toujours ?" Esther n'avait pas demandé cela, quand après s'être habillée à la hâte, elle avait pris la valise et était sortie de la maison en montant les six marches étroites qui conduisaient jusqu'à la rue. Elles marchaient ensemble dans la rue, vers la place, et Esther n'avait pas osé posé la question. Mais sa mère avait compris; elle avait fait seulement une drôle de grimace, en haussant les épaules, et Esther l'avait vue un peu plus loin qui essuyait ses yeux, son nez, parce qu'elle pleurait. Alors elle s'était mordu la lèvre de toutes ses forces, jusqu'au sang, comme quand elle voulait effacer quelque chose de mal qu'elle avait fait.
Elle n'avait plus regardé personne pour ne pas avoir à lire le malheur dans les yeux, pour qu'on ne sache pas qu'elle y pensait elle aussi. Sur la route de pierres qui montait à travers la forêt, les gens avaient pris leurs distances. Les plus jeunes, les hommes, les jeunes garçons, étaient loin devant, on n'entendait même plus leurs voix quand ils s'interpellaient. Derrière eux s'étirait la longue procession. Bien qu'elles ne marchaient pas vite à cause du poids des valises qui leur brûlait les mains, Esther et sa mère dépassaient d'autres femmes, les vieilles qui trébuchaient sur des cailloux, les femmes qui portaient des bébés dans leurs bras, les vieux Juifs vêtus de leurs caftans trop lourds, appuyés sur des cannes .... Au fur et à mesure qu'elles marchaient, les silouhettes de femmes assises au bord du chemin, devenaient de plus en plus rares. Puis il y eut un moment où Esther et sa mère marchaient complétement seules, sans plus rien entendre que le bruit de leurs propres pas et le fracas doux du ruisseau en contrebas." Le soleil était tout près de la ligne des montagnes, derrière elles. Le ciel était devenu pâle, presque gris et devant elles les nuages lourds étaient massés. Comme elle avait cherché cela depuis un bon moment." Jean Marie Gustave Le Clezio (1992), "Etoile errante", Gallimard, Paris. and Caravaggio (1571-1610), "Taking of Christ".

samedi 10 juillet 2010

Hugely

"Le bruit de l'eau qui coulait emplissait l'étroite vallée, jusqu'au ciel. Il n'y avait personne d'autres qu'eux, ici, il étaient comme seuls au monde. Pourla première fois de sa vie, Tristan ressentait la liberté. Cela faisait vibrer tout son corps, comme si, d'un seul coup, le reste du monde avait disparu et qu'il ne restait que ce rocher sombre, une espèce d'ilôt au-dessus de la sauvagerie du torrent. Tristan ne pensait plus .....Sur le rocher lisse, Esther était appuyée en arrière, les yeux fermés. Tristan la regardait, sans oser s'approcher, sans oser poser ses lèvres sur les épaules qui brillaient, pour goûter à l'eau des gouttes encore accrochées à la peau. Il pouvait oublier le regard âpre des garçons, les paroles médisantes des filles sur la place, quand elles parlaient de Rachel. Tristan sentait son coeur battre très fort dans sa poitrine, il sentait le rayonnement de la chaleur de son sang, toute cette lumière du soleil qui était entrée dans les rochers noirs et qui irradiait leurs corps. Tristan a pris la main d'Esther, et tout à coup, sans comprendre comment il osait, il a posé ses lèvres sur celles de la jeune fille. Esther a d'abord tourné son visage, puis soudain, avec une violence incroyable, elle l'a embrassé sur la bouche. C'était la première fois qu'elle faisait cela, elle fermait les yeux et elle l'embrassait, comme si elle captait son souffle et éteignait ses paroles, comme si la peur qu'elle ressentait devait disparaître dans cette étreinte, qu'il n'y aurait plus rien avant ni après, seulement cette sensation à la fois très douce et brûlante, le goût de leurs salives qui se mêlaient, et le contact de leurs langues, le bruit de leurs dents qui se heurtaient, leur souffle coupé, les battements de leur coeur. Il y avait un tourbillon de lumière. L'eau froide et la lumière enivraient, presque jusqu'à la nausée. Esther a repoussé le visage de Tristan avec ses mains, elle s'est allongée sur la roche, les yeux fermés. Elle a dit:"Tu ne m'abandonneras jamais ?" Sa voix était rauque et pleine de souffrance." Jean Marie Gustave Le Clezio (1992), "Etoile errante", Gallimard, Paris. and "Eaux courantes" au Massif du Grand Paradis, Italie.

dimanche 4 juillet 2010

Wandering star

"Ils descendaient jusqu'au torrent, et elle l'entraînait vers la gorge, en sautant de roche en roche. C'était cela qu'elle savait le mieux faire dans sa vie, pensait-elle: courir à travers les rochers, bondir légèrement en calculant son élan, choisir le passage en un quart de seconde. Tristan voulait la suivre, mais Esther était trop rapide pour lui. Elle bondissait si vite que personne n'aurait pu la suivre. Elle sautait sans réfléchir, pieds nus, ses espadrilles à la main, puis elle s'arrêtait pour écouter la respiration haletante du garçon qui n'arrivait pas à la suivre. Quand elle avait remonté très loin le torrent, elle s'arrêtait au bord de l'eau, cachée par un bloc de rocher et elle guettait tous les bruits, les craquements, les vibrations des insectes, qui se mêlaient au fracas du courant. Elle entendait des chiens aboyer très loin, puis la voix de Tristan, qui criait son nom: "Hélène ! Hé-lè-ne ! ..." Ca lui plaisait de ne pas répondre, de rester blottie à l'abri du rocher, parce que c'était comme si elle était maîtresse de sa vie, qu'elle pouvait décider de tout ce qui lui arriverait. C'était un jeu, mais elle n'en parlait à personne. Qui aurait compris cela ? Quand Tristan étai enroué à force de crier, il redescendait le torrent, et Esther pouvait quitter sa cachette. Elle escaladait la pente, jusqu'au sentier, et elle arrivait au cimetière. Là elle faisait de grands gestes et elle criait pour que Tristan la voie. Mais quelques fois elle retournait toute seule au village et elle rentrait chez elle, elle se jetait sur son lit, la figure dans l'oreiller, et elle pleurait. Elle ne savait pas pourquoi."
Jean-Marie-Gustave Le Clézio (1992), "Etoile errante", roman, Ed. Gallimard, Paris. and Montagne alpes maritimes -LE BOREON.

dimanche 20 juin 2010

Waltz

"Quelqu'un qui aime tant Rodin , dit-il à la fin, devrait faire sa connaissance. Demain je serai à son atelier. Si cela te convient je t'emmène."
Si cela me convenait ! De joie je ne pus dormir. Mais chez Rodin, mon discours se figea. Je ne fus même pas capable de lui adresser la parole et demeurai, parmi ses statues, pareil à l'une d'entre elles. Mon embaras sembla lui plaire, car le vieillard me demanda, comme nous prenions congé, si je ne voulais pas voir son véritable atelier à Meudon, et il m'invita même à déjeuner. J'avais reçu ma première leçon : c'est que les plus grands hommes sont toujours les plus affables. La seconde fût qu'ils sont presque toujours les plus simples dans leur genre de vie. Chez cet homme dont la goire remplissait le monde, dont les oeuvres étaient présentes trait pour trait à notre génération comme les plus proches amis, on mangeait aussi simplement que chez un paysan de moyenne aisance: une bonne viande nourrissante, quelques olives, des fruits en abondance, avec un vigoureux vin de pays. Cela me donna plus de courage; à la fin je parlais de nouveau sans contrainte, comme si ce vieillard et sa femme m'étaient devenus familiers depuis des années." Stephan Sweig (1881-1942), "Le monde d'hier. Souvenirs d'un Européen. Paris la ville de l'éternelle jeunesse", trad. Serge Niémetz, Ed. Belfond. and Auguste Rodin (1840-1917), La Valse.

samedi 19 juin 2010

Poetry

"Si j'écris le nom très cher de Rainer Maria Rilke sur cette feuille consacrée à mes jours parisiens, bien qu'il fût un poète allemand, c'est que Paris a été le cadre de nos rencontres les plus fréquentes et les plus heureuses, et que je vois toujours son visage se détachant, comme les portraits anciens, sur le fond de cette ville qu'il a aimée plus qu'aucune autre. Quand je songe aujourd'hui à lui et à ces autres maîtres du Verbe forgé comme par l'Art auguste de l'orfèvre, quand je songe à ces noms vénérés qui ont resplendi sur ma jeunesse comme d'innaccessibles constellations, cette question mélancolique m'assaille irrésistiblement: d'aussi purs poètes, tout entiers dévoués au lyrisme, seront-ils encore possibles dans notre époque de turbulence et de désordre universel ? N'est-ce pas une lignée disparue que je regrette en eux avec amour, une lignée sans postérité immédiate dans nos jours traversés par tous les ouragans du destin ? Ces poètes ne convoitaient rien de la vie extérieure, ni l'assentiment des masses, ni les distinctions honorifiques, ni les dignités, ni le profit; ils n'aspiraient à rien d'autre qu'à enchaîner dans un effort silencieux et pourtant passionné, des strophes parfaites dont chaque vers était pénétré de musique, brillant de couleurs, éclatant d'images. Ils formaient une guilde, un ordre presque monastique au milieu de notre époque bruyante, eux qui s'étaient délibérement détournés du quotidien, eux pour qui rien ne comptait dans l'univers que le chant délicat - et qui pourtant survivait au fracas de l'époque - d'une rime qui s'accorde à une autre, en libérant cet innéfable émoi, plus insensible que la chute d'une feuille au vent, mais qui touche de sa vibration les âmes les plus lointaines." Stephan Sweig (1944), "Le monde d'hier, Souvenirs d'un Européen", trad. Serge Niémetz, Ed. Belfond. and Maurice Denis (1870-1943), Printemps.