mardi 23 juin 2009

Amok

"Il y a déjà trop de monde dans la maison et pas assez de mère aimable.
Chercher un coin plus intime, j'aimerais te voir refuser cette proximité, ce n'est pas ça que tu désires, te voir hésiter un moment entre salle et salon, l'amour n'a pas encore dit son genre; à ce moment là, aviser le piano; dans un rêve fait par moi, le piano signifierait: Mère, caresses moi le sexe avec tes doigts de douceur et de connaissance, exerce tes dons sur mes touches d'ivoire, arrache à mes cordes mes voix contenues, tire la parole farouche que ma chair ne sait pas exprimer si tu ne l'interroges pas au bout de tes doigts, j'ai si grand désir de m'entendre, fais que je te réponde !"
H.Cixous, Préparatifs de noces au delà de l'abîme, Ed. des femmes, Paris, 1978. and Canova, Psyché ranimée , Louvre, Paris .

lundi 22 juin 2009

Alloy

"Le train ralentit sa course, une station aux lumières scintillantes le contraignit à réduire son allure. Le rêveur releva machinalement les yeux, délaissant ses pensées pour regarder autour de lui, et chercha à percer l'obscurité, à reconnaître, penchée vers lui, la silhouette de son rêve, toute alanguie dans la pénombre.
Oui elle était bien là, celle qui lui avait toujours été fidèle, qui l'aimait en silence, elle était venue, avec lui, à lui - il ne se lassait pas d'embrasser ce qu'il pouvait saisir de sa présence.
Et comme si quelque chose en elle avait senti cette quête de son regard, cette timide et lointaine caresse, voilà qu'elle se redressait et regardait à travers la vitre; un paysage incertain défilait, que l'humidité et l'obscurité printanière rendaient semblable à de l'eau étincelante."
Stefan Zweig, Le voyage dans le passé, Atrium Press, London, 1976. Grasset, Paris, 2008. and Medicis villa picture, Roma.

dimanche 21 juin 2009

Upheavel

" Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres cherchent le passé
Et à peine ces vers eurent-ils fusé dans sa mémoire, que toute la scène lui revint comme par magie : la lampe répendant sa lumière dorée dans le salon obscur, où un soir elle lui avait lu ce poême de Verlaine. En la voyant, obscurcie par l'ombre de la lampe, assise comme autrefois, proche et lointaine à la fois, aimée et inacessible, il sentit tout d'un coup son coeur s'emballer, enthousiasmé d'entendre sa voix se moduler sur la vague sonore du vers, de l'entendre prononcer
- même si ce n'était que dans un poême -
les mots "nostalgie" et "amour", mots d'une langue étrangère certes, et destinés à des étrangers, mais néanmoins grisants, prononcés par cette voix, sa voix. Comment avait-il pu oublier cela, pendant des années, ce poême ?"
Stefan Zweig, Le voyage dans le passé, Atrium Press, London, 1976. Grasset, Paris, 2008. and the Torse of Belvedère, Vaticano.