dimanche 22 mai 2011

Le vice consul

"- Venez avec nous maintenant, dit Anne Marie Stretter ... - Quelques fois nous allons au Blue Moon boire une bouteille de champagne, vous voulez bien ? - Comme vous voudrez ! - Oh je sais pas si j'ai bien envie d'aller au Blue Moon ce soir, dit-elle. Charles Rossett fait un effort mais n'arrive pas à cacher l'image du vice consul marchant le long du Gange, qui tombe sur les lépreux endormis, se relève en hurlant, sort de sa poche quelque chose d'effrayant... fuit, fuit. - Ecoutez ... dit Charles Rosset. - Non, il ne crie plus. Ils écoutent, ce ne sont pas des cris, c'est un chant de femme, ça vient du boulevard. A bien écouter on doit crier aussi mais beaucoup plus loin, bien au-delà du boulevard où devrait se trouver encore le vice consul. A bien écouter tout crie doucement mais loin, de l'autre coté du Gange ... - Ne vous en faites pas, il sera rentré maintenant. - Nous ne nous connaissons pas, dit Michael Richard. D'où vient-il ? Il n'habite pas Calcutta. Il y vient pour la voir, rester auprès d'elle. C'est près d'elle qu'il désire être. Il est un peu moins jeune qu'il n'aurait cru "... Marguerite Duras (1966), "Le vice consul", Ed. L'imaginaire, Gallimard. and Auguste Rodin, La valse.

vendredi 13 mai 2011

Silent remained

"Dans ce temps là encore obscur, Fénelon entendit parler de Mme Guyon qui a fait depuis tant de bruit dans le monde, qu'elle y est trop connue pour que je m'arrête à elle en particulier. Il la vit . Leur esprit se plut l'un à l'autre, leur sublime s'amalgama. Je ne sais s'ils s'entendirent bien clairement dans ce système et cette langue nouvelle qu'on vit éclore d'eux dans les suites; mais ils se le persuadèrent, et la liaison se forma entre eux. " (Saint Simon )

Tout est merveilleusement juste dans ce croquis :" leur sublime s'amalgama", " je ne sais s'ils s'entendirent bien clairement dans ce système et cette langue nouvelle ...", la remarque sur le trop de bruit que Jeanne fait ou qu'on fait autour d'elle, le soupçon de désinvolture sinon de mysoginie qui fait écrire à Saint Simon qu'il refuse de "s'arrêter à elle en particulier". Tout est merveilleusement juste, sauf peut-être le "il la vit". Car, à lire leur correspondance, c'est elle qui le vit et l'entraîna, pour s'y amalgamer, dans le sublime "... Julia Kristeva (1983), Un pur silence: la perfection de Madame Guyon in Histoires d'amour, Denoël. and P-M. Masson (1907), François Fenelon et Jeanne Guyon , Hachette ... and Edoli, via del Pellegrino.

jeudi 5 mai 2011

Neither

A NOURRICE. - Oh ! elle ne dit rien, monsieur ; mais elle pleure, elle pleure ; et alors elle se jette sur son lit, et puis elle se redresse, et appelle Tybalt ; et puis elle crie : Roméo ! et puis elle retombe.

- Il semble que ce nom, lancé par quelque fusil meurtrier, l'assassine, comme la main maudite qui répond à ce nom a assassiné son cousin !... Oh ! dis-moi, prêtre, dis-moi dans quelle vile partie de ce squelette est logé mon nom ; dis-le-moi, pour que je mette à sac ce hideux repaire ! (Il tire son poignard comme pour s'en happer la nourrice le lui arrache.) LAURENCE. - Retiens ta main désespérée ! Es-tu un homme ? ta forme crie que tu en es un ; mais tes larmes sont d'une femme, et ta sauvage action dénonce la furie déraisonnable d'une bête brute. ô femme disgracieuse qu'on croirait un homme, bête monstrueuse qu'on croirait homme et femme, tu m'as étonné !... Par notre saint ordre, je croyais ton caractère mieux trempé. Tu as tué Tybalt et tu veux te tuer ! tu veux tuer la femme qui ne respire que par toi, en assouvissant sur toi-même une haine damnée ! Pourquoi insultes-tu à la vie, au ciel et à la terre ? La vie, le ciel et la terre se sont tous trois réunis pour ton existence ; et tu veux renoncer à tous trois ! Fi ! fi ! tu fais honte à ta beauté, à ton amour à ton esprit. Usurier tu regorges de tous les biens, et tu ne les emploies pas à ce légitime usage qui ferait honneur à ta beauté, à ton amour à ton esprit. Ta noble beauté n'est qu'une image de cire, dépourvue d'énergie vide ; ton amour ce tendre engagement, n'est qu'un misérable parjure, qui tue celle que tu avais fait voeu de chérir ; ton esprit, cet ornement de la beauté et de l'amour, n'en est chez toi que le guide égaré : comme la poudre dans la calebasse d'un soldat maladroit, il prend feu par ta propre ignorance et te mutile au lieu de te défendre. Allons, relève-toi, l'homme ! Elle vit, ta Juliette, cette chère Juliette pour qui tu mourais tout à l'heure : n'es-tu pas heureux ? Tybalt voulait t'égorger, mais tu as tué Tybalt : n'es-tu pas heureux encore ? La loi qui te menaçait de la mort devient ton amie et change la sentence en exil : n'es-tu pas heureux toujours ? Les bénédictions pleuvent sur ta tête, la fortune te courtise sous ses plus beaux atours ; mais toi, maussade comme une fille mal élevée, tu fais la moue au bonheur et à l'amour. Prends garde, prends garde, c'est ainsi qu'on meurt misérable. Allons, rends-toi près de ta bien-aimée, comme il a été convenu : monte dans sa chambre et va la consoler ; mais surtout quitte-la avant la fin de la nuit, car alors tu ne pourrais plus gagner Mantoue ; et c'est là que tu dois vivre jusqu'à ce que nous trouvions le moment favorable pour proclamer ton mariage, réconcilier vos familles, obtenir le pardon du prince et te rappeler ici. Tu reviendras alors plus heureux un million de fois que tu n'auras été désolé au départ... Va en avant, nourrice, recommande-moi à ta maîtresse, et dis-lui de faire coucher son monde de bonne heure ; le chagrin dont tous sont accablés les disposera vite au repos... Roméo te suit." William Shakespeare (1599), Romeo et Juliette , Scène III. and Les amants de Verone.

lundi 2 mai 2011

My only love, my only hate

"On assimile souvent le couple Roméo et Juliette à Tristan et Iseult, pour y voir la démonstration d'un amour contrarié par les règles sociales; pour souligner comment le couple est maudit et détruit par la chrétienté qui étouffe la passion au sein du mariage; pour y chercher la révélation de la mort qui domine au coeur de la jouissance amoureuse. Le texte Shakespearien comporte, avec tout cela, un élément plus corrosif encore, que son art de l'ambiguité et du renversement des valeurs manie avec une magie insidueuse au sein même de la plus intense glorification amoureuse. Qu'à travers le sexe c'est la haine qui triomphe : voilà ce qui saute aux yeux et aux oreilles à travers les premières pages du texte ... On est déjà préparé à la réplique de Roméo qui qualifiera l'amour de "folie la plus raisonnable" (I, 1, 184), voire de "brutal, rude, violent ! Il écorche comme l'épine" ( I, IV, 25-26) ... Mais c'est Juliette qui trouve les formules les plus intenses pour indiquer que cet amour est étayé par la haine ... Mais plus profondément, c'est d'une haine à l'origine même de l'élan amoureux qu'il semble s'agir. D'une haine préexistant au voile de l'idéalisation amoureuse. Notons que c'est une femme, Juliette, qui en a l'inconscience la plus immédiate, la lucidité la plus somnanbulique ... C'est Juliette elle-même qui formule franchement : "My only love sprung from my only hate" ( I, V , 136).
Julia Kristeva (1983), Histoire d'amour, Denoël. and James Pradier, Satyre et Bacchante, Musée des Beaux Arts , Lille.

jeudi 28 avril 2011

Seventh travel

"Vers la fin février, Freud avait découvert les premiers symptômes de sa tumeur dans la cavité buccale. Début avril, il pria son médecin, Felix Deutsch, d'examiner sa bouche. Bien que Deutsch soupçonnât un cancer, il diagnostiqua une "leucoplasie" pour rassurer Freud. Le 28 avril, Freud consulta l'ORL Markus Hajek, beau-frère d'Arthur Schnitzler, ainsi que le dermatologue Maximilien Steiner, qui l'opéra dans sa clinique. C'est dans ce climat tendu que mourut le petit fils de Freud, Heinele, fils de sa fille Sophie, décédée elle-même en 1920. Freud ne se remetrait jamais de cette perte .... Le 1° septembre, Freud se rendit avec Anna à Rome, via Verone. Ils logèrent de nouveau à l'hotel Eden. Pendant ce temps sa femme se trouvait à Merano, dans le Tyrol du Sud. Ce fut son dernier voyage de vacances, le septième séjour à Rome. Peu après son arrivée il écrivit à Lou Andreas -Salomé : " Me voici donc de nouveau à Rome, et je sens que cela va me faire du bien. C'est ici, seulement, que je me rends compte combien ma petite fille est d'exellente compagnie."
Malheureusement, seules quelques rares lettres écrites à l'occasion de ce voyage ont été conservées. En revanche nous disposons d'une sorte d'agenda de voyage dans lequel Freud et également Anna, pendant les trois derniers jours ont noté en quelques mots ce qu'ils entreprenaient. Il s'agit donc du seul séjour dont nous connaissions le déroulement précis au jour le jour." Sigmund Freud, Correspondance de voyage, 1895-1923, in "Notre coeur tend vers le sud", trad. Jean-Claude Capèle, Paris, Fayard, 2002. and to hotel Eden Rome

dimanche 24 avril 2011

Sorry

"Ta carte m'a fait grand plaisir. J'imagine bien que la petite armoire a été pour toi une surprise. C'est le cadeau que je voulais te rapporter. Un petit cadre de miroir doit être arrivé aussi. J'en ai également déjà assez de voyager et pense partir d'ici jeudi soir pour arriver samedi matin, cela ne dépend plus que de quelques petits achats pour lesquels je suis encore en pourparlers. Pense à ma joie en rencontrant aujourd'hui au Vatican, après une ausi longue solitude, le visage connu d'un être cher; mais la reconnaissance a été unilatérale, car il s'agissait de Gradiva accrochée tout en haut d'un mur. Le temps devient toujours plus magnifique. La ville toujours plus splendide. J'ai donné hier mon linge à laver. Je recommencerai à travailler le lundi 25. Tendresses. Ton Sigmund." Carte-lettre à Martha Freud (Rome 24.09.07), trad. Anne Berman et Jean-Pierre Grossein, publiée in Freud (1960a), pp 286-287, Gallimard. and Chiesa di Santa Maria del Trastevere.

vendredi 22 avril 2011

Extremity

"Ils s'aimèrent parmi les brebis, et Rimbaud tenait sa jambe amputée tout près de lui. Quand ils se furent aimés, la femme dit: reste. Je ne peux pas, répondit Rimbaud, je dois partir, viens dehors avec moi, pour voir surgir l'aube. Quand ils sortirent dans la cour, il faisait déjà clair. Toi, tu n'entends pas ces cris, dit Rimbaud, mais moi je les entends, ils viennent de Paris et ils m'appellent, c'est la liberté, c'est l'appel du lointain. La femme était encore nue, sous l'amandier. Je te laisse ma jambe, dit Rimbaud, prends-en soin.Et il se dirigea vers la route principale. Quelle merveille, à présent il ne boitait plus. Il marchait comme s'il avait eu deux jambes. La route résonnait sous ses sabots. L'aube était rouge à l'horizon. Et lui il chantait, et il était heureux."
Antonio Tabucchi (1992), Sogni di sogni, "Rêve d'Arthur Rimbaud", Gallimard, 2007. and Alberto Giacometti (1901-1966), "Femme" in Exposition de la Fondation Marguerite et Aimé Maeght -Art Moderne et Contemporain , septembre 2010.

lundi 21 mars 2011

Anniversario

Deux mots, "Mundus Novus", inscrits en tête de sa lettre par lui-même ou par cet éditeur inconnu, et "Quatres Voyages", qu'il les ait ou non effectués, l'ont fait entrer dans le port de l'immortalité. Son nom ne peut plus être éffacé du livre le plus glorieux de l'humanité et si l'on voulait définir au mieux son apport à l'histoire de la connaissance de notre monde, peut-être faudrait-il enoncer ce paradoxe que Colomb a découvert l'Amérique mais ne l'a pas reconnue; tandis que Amerigo Vespucci ne l'a pas découverte mais l'a le premier reconnue pour ce qu'elle est: l'Amérique, un nouveau continent. Cet unique mérite reste rattaché à sa vie, à son nom. Car jamais un acte n'est décisif par lui-même; ce qui compte, c'est la connaissance de cet acte, et ses conséquences. Celui qui le raconte et l'explique devient souvent plus important pour la postérité que celui en est l'auteur et dans le jeu imprévisible des forces de l'Histoire, la plus légère impulsion peut produire les plus énormes effets. Celui qui attend de l'Histoire qu'elle soit juste, exige plus qu'elle n'ait d'humeur à donner : il arrive, qu'elle attribue l'exploit et l'immortalité à l'homme simple, moyen, et rejette les meilleurs, les plus vaillants et les plus sages, dans le ténèbres de l'anonymat." Stefan Zweig (1944), Amerigo, in Belfond, 1996. and International Psychanalitic Association ' life.

mardi 15 mars 2011

Eternity

"Il avait l'air au-dessus de tout, il avait l'air intouchable. Lui et sa musique: le reste ça ne comptait pas. "Tu ne dois pas t'imaginer que je suis malheureux : je ne le serai plus jamais." Ca m'en a laissé baba, cette phrase. Il n'avait pas l'air du gars qui plaisante, en disant ça. L'air de celui qui sait très bien où il va. Et qui y arrivera. C'était comme quand il s'asseyait au piano et qu'il commençait à jouer. Aucune hésitation dans ses mains. Ces notes, les touches semblaient les attendre depuis toujours, comme si elles n'avaient existé que pour ces notes là, et uniquement pour elles. On avait l'impression qu'il inventait dans l'instant: mais ces notes, quelque part dans sa tête, elles étaient écrites depuis toujours. Je sais maintenant que ce jour là Novecento avait décidé qu'il allait s'asseoir devant les touches blanches et noires de sa vie, et commencer à jouer une musique, absurbe et géniale, compliquée mais superbe, la plus grande de toutes. Et danser sur cette musique ce qu'il lui resterait d'années. Et ne plus jamais être malheureux." Alessandro Baricco (1994), Novecento:pianiste, Un monologue, trad. fr., Folio, Paris, 2006. and Brigitte Engerer au piano, 2009.

samedi 5 mars 2011

Immaginarsi

" Era difficile capire cosa mai potesse saperne lui di chiese, e di neve, e di tigri e ... voglio dire non c'era mai sceso, da quella nave, proprio mai, non era una palla, era tutto vero. Mai sceso. Eppure era come si le avesse viste, tutte quelle cose. Novecento era uno che se tu gli dicevi "Una volta son stato a Parigi", lui ti chiedeva se avevi visto i giardini tal dei tali, e se avevi mangiato in quel dato posto, sapeva tutto, ti diceva "Quello che a me piace, laggiù, è aspettare il tramonto andando avanti e indietro sul Pont Neuf, e quando passano le chiatte, fermami e guardarle da sopra, e salutare con la mano." "Novecento, ci sei mai stato a Parigi, tu ?" - "No" -"E allora." - "Cioè ... si." - "Si cosa ?" - "Parigi !" Potevi pensare che era matto. Ma non era cosi semplice ... Il mondo, magari, non l'aveva visto mai. Ma erano ventisette anni che il mondo passava su quella nave: ed erano ventisette anni che lui, su quella nave lo spiava. E gli rubava l'anima. In questo era un genio, niente da dire. Sapeva ascoltare. E sapeva leggere. Non i libri, quelli son buoni tutti, sapeva leggere la gente. I segni che la gente si porta addosso: posti, rumori, odori, la loro terra, la loro storia ... Tutta scritta, addosso. Lui leggeva, e con cura infinita, catalogava, sistemava, ordinava ..." Alessandro Baricco (1994), Novecento, Un monologo, Ed. Giangiacomo Feltrinelli, Milan. and Paris' Café de Flore.

mardi 1 mars 2011

Originally

"Ce n'est pas par hasard que mon père, pour désigner ces maisons de passage africaines, utilise le mot très mauricien de "campement". Si ce paysage le requiert, s'il fait battre mon coeur aussi, c'est qu'il pourrait être à Maurice, à la baie de tamarin, par exemple, ou bien au cap Malheureux, où mon père allait parfois en excursion dans son enfance.Peut-être a-t-il cru, au moment où il arrivait, qu'il allait retrouver quelque chose de l'innocence perdue, le souvenir de cette île que les circonstances avaient arrachées à son coeur ? Comment n'y aurait-il pas pensé ? C'était bien la même terre rouge, le même ciel, le même vent constant de la mer, et partout, sur les routes, dans les villages, les mêmes visages, les mêmes rires d'enfants, la même insouciance nonchalente. Une terre originelle, en quelque sorte, où le temps aurait fait marche arrière, aurait détricoté la trame d'erreurs et de trahisons." Jean Marie Gustave Le Clezio (2004 ), L'Africain, Mercure de France. and the house of Ombline Panon Desbassayns in St Gilles les Hauts, La Réunion .

lundi 7 février 2011

Cometa fredda

"Et tandis que nos paroles se faisaient plus solides d'amour, la lune était dans son dernier quartier et à sa place brillait la lumièe tranchante d'une comète montée dans le ciel d'Israël. Les bergers étaient inquiets et les bêtes effrayées par cette lumière froide sortie du fond du puits du firmament. Elle faisait pleurer en la regardant.Les bergers veillaient à tour de rôle la nuit. Leurs voix s'appelaient, entonnaient des chants autour du feu pour calmer les bêtes apeurées. Iosef n'aimait pas la nouveauté de la comète, elle était pour lui comme le recensement et l'occupation militaire. J'essayais de le faire changer d'idée :" Elle est en voyage comme nous, elle nous aide au cours de ces nuits qui manquent de lune." Iosef répondait avec un léger sourire et faisait oui de la tête. Un homme qui change d'avis pour être d'accord avec une femme lui donne la plus belle preuve d'amour." Erri De Luca (2006), Au nom de la mère, trad. de l'italien, Gallimard. and Soleil au sommet des pistes, Auron - Station du mercantour, 06660.

jeudi 16 décembre 2010

Stella

Una stella ti riga la fronte


inscrivendo nervosa


cifre che nessuno legge.Gli analfabeti dei sogni


ti spintonano interrogano


su cio di cui non sanno


nemmeno dire scherzando.


Ridi ma hai paura: manca


loro l'inchiestro del sangue


al ritmo sillabico.


E piangi per piangere.


Non resta altro che peccare


di memoria in memoria


contro le mura del cielo.


Allessandro Contadini (2008), Ogni lettera è metà nella luce, Ed. Il labirinto, 10 giugno. and Luce di Natale in Europa, 2010.

dimanche 14 novembre 2010

Isabel

"Sa vision d'Isabel, à distance, plongée dans les ténèbres, au coeur noir du ciel, exigeait l'éloignement, l'installation sur un piedestal et la nudité.La présence de l'éphémère captive Alberto : c'est lui qu'il veut attraper pour le faire durer, le reconnaître. "Nous sommes les invités de la vie", la grande formule d'Heidegger, Alberto la répète souvent. Le vu, chez lui, a pris la place du conçu. Robert Bresson, le cinéaste consacré à la mise en scène du désir, parlait du pouvoir "éjaculateur de l'oeil". Inacessible amour ... Entre le proche et le lointain se joue toute la sexualité.
L'austérité de la souche Giacometti, la rigidité calviniste pèsent sur la volupté charnelle. Rilke écrivait à Emile Verhaeren:"Pourquoi nous as-t-on rendu notre sexe apatride au lieu d'y transférer la fête de nos pouvoirs intimes ?" Comment oublier que Rilke, lui aussi, fit halte en Engadine ? L'instant de grâce dans l'amour, c'est Diego qui l'a, pas Alberto. Jouir lui est difficile, il ne peut pas "finir" et s'en plaint. Les putains le ravissent car elles ne lui en demandent pas tant. Toutes ses figurines sont conçues comme des nus. Ses scultures restent minuscules, à l'exception d'une seule, dans l'atelier de son père, qu'il occupe l'été 1943 à Maloja: Le chariot. La femme, nue, se tiend les bras le long du corps, pieds joints, sur le piedestal massif. "
Claude Delay (2007), Giacometti Alberto et Diego, L'histoire cachée, Fayard, Paris. and Alberto Giacometti, Scultures, Exposition de la Fondation Maeght, Septembre 2010.

dimanche 31 octobre 2010

Tombstone

"Nous sommes entrés dans le tombeau. Nous avons poussé la porte de la grille qui l'entoure et sommes entrés. L'intérieur est une pièce sans toit aux murs crénelés, carrelés de vert amande. Le haut des murs est badigeonné à la chaux.
Dans le tombeau, nous avons ressenti tout de suite une émotion. Ici dans l'étroit périmètre des murs, il y a huit pierres debout sur le sol de terre battue, et la forme de huit corps dessinés par des murets de pierres plates fichées dans le sable, comme des sarcophages ouverts. La tombe de Ma et Aïnine à Tiznit ressemble à cette tombe, mais comme un objet moderne peut ressembler à un objet très ancien ...

Il y a un air de recueillement, de gravité, qui vous enveloppe et vous donne froid. Comme à Tiznit, nous sommes dans un lieu chargé d'une force mystérieuse, un lieu de silence, et pourtant chargé de vie, où l'on perçoit un autre langage. Ce sont les pierres.

Les stèles sombres d'un brun foncé tacheté de noir, aiguës, aux bords tranchants, sont enfoncées dans la terre, un peu de biais comme si le vent avait soufflé sur elles pendant des siècles, ou comme si les mouvements de la Terre les avaient serrées dans leur étau.

Ce sont elles qui parlent ici dans l'enceinte du tombeau. Elles règnent. " Jemia et J.M.G. Le Clezio, "Gens des nuages", Ed. Stock, 1997. Ed. Folio Gallimard, Paris. and Cimetière de Gairaut, Nice.

mardi 26 octobre 2010

Sandy

"Je ne suis ni de l'eau ni de l'ouest,


ni de la mer ni de la terre,


je ne suis ni matériel ni éthéré,


ni composé d'aliments


Je n'existe pas


je ne suis une part de ce monde ni d'un autre,


je ne descend ni d'Adam ni d'Eve,


ni d'aucune origine.


Ma place n'a pas de trace, une trace de ce qui n'a pas de trace


ni corps ni âme.


J'appartiens au bien-aimé, j'ai vu les deux mondes réunis en un seul,


le premier, le dernier, celui du dehors celui du dedans,


simples comme le soufle d'un homme qui respire.


Djalâl ad-Dîn Rûmî (Balkh 1207-Konya 1273), Mathnawi, Livre premier.


and Maurice Denis (1870-1943), Les baigneuses.

vendredi 22 octobre 2010

Another world

"Lorsque l'idée d'écrire ensemble un livre s'est matérialisé, il nous est apparu que ce ne pouvait être que ce livre-ci : le compte rendu d'un retour aux origines, vers la vallée de la Saguia el Hamra, la Rivière Rouge, d'où la famille de Jemia est venue.

Jemia connaît depuis toujours son identité. Sa mère faisait à la fois référence à son ethnie saharienne et à sa couleur en lui disant quelle était une Hamraniya, une Peau Rouge en quelque sorte.

Il n'est pas facile de retourner vers un lieu d'origine, particulièrement quand ce lieu est un territoire lointain, entouré par le désert, isolé par des années de guerre, et qu'on ne sait rien sur le sort de ceux qui sont restés, La Saguia et Hamra est une vallée asséchée à l'extrème sud du Maroc, au delà du Draa, au coeur d'un territoire qui a longtemps appartenu à l'Espagne sous le nom de Rio de Oro. Pour y parvenir, il faut franchir des milliers de kilomères, traverser l'Atlas et l'Anti-Atlas, le plateau de la Gadda, jusqu'à la ville sainte de Smara.
Mais la difficulté venait moins de la distance et des risques (nous avions été prévenus que la région, quoique pacifiée, restait dangereuse à cause des mines) que la différence qui séparait Jemia, descendante de la lignée des Aroussiyine, des membres de sa famille restée au désert.

C'est cette distance-là qui était sans doute la plus difficile à franchir. Car c'est une chose de voyager et d'aller au devant de nouveaux horizons, et une tout autre chose que de rencontrer son passé, comme une image inconnue de soi-même". Jemia et J.M.G. Le Clézio, "Gens des nuages ", Stock, 1997. et Folio Gallimard, Paris. and Jean François Millet (1858), "L'Angélus ", Musée d'Orsay, Paris.

mardi 12 octobre 2010

Hiding room

"J'ai regardé les feuilles qu'il tenait fermement entre ses mains. Le grand père avait porté ses doigts à ses tempes comme s'il essayait de reprendre le fil du raisonnement.

- Si toutes les choses qui se trouvent sur l'île disparaissent, que va-t-il se passer ? ai-je murmuré.

Lui et le grand-père sont restés un moment silencieux. J'eus l'impression d'avoir posé une question inopportune. Ils avaient l'air gêné de ce que j'avais murmuré par inadvertance alors qu'ils gardaient le silence, ces mots qui risquaient dès lors qu'ils avaient été prononcés de se réaliser, ce que tout le monde craignait.

- Toute l'île aura beau disparaître, cette chambre secrète restera, vous savez, dit-il après un long silence.

Sans arrière pensée, sans forcer, le ton de sa voix débordait de tendresse. On aurait dit qu'il lisait une inscription gravée sur la pierre d'une stèle.

- Tous les souvenirs ne sont-ils pas conservables dans cette pièce ? L'émeraude, la carte, la photo, l'harmonica, le roman, tout. Ici c'est le marais du fond du coeur. C'est le dernier endroit où échouent les souvenirs." Yoko Ogawa (1994), "Cristallisation secrète", Kodansha Tokyo. trad. fr. Actes Sud, 2009. and Il Cafè Greco, Roma.

vendredi 8 octobre 2010

Secret crystallization

"J'ai baissé la tête, glissé mes doigts à travers mes cheveux. Il s'est penché pour me regarder par en dessous, a posé ses mains sur mes genoux.

- Non ça va aller. Vous croyez sans doute qu'à chaque disparition le souvenir s'efface, mais en réalité ce n'est pas cela. Il est seulement en train de flotter au fond d'une eau où la lumière n'arrive pas. C'est pourquoi il suffit d'aller plonger la main au fond pour arriver peut-être à toucher quelque chose. Que l'on ramène à la lumière. C'est insupportable pour moi de regarder sans rien dire votre coeur s'épuiser. Il a pris mes mains, a réchauffé chacun de mes doigts.

- En continuant à écrire des romans, on peut protéger son coeur ?

- Bien sûr que oui.

Il a hoché la tête.

Son souffle a atteind mes doigts." Yoko Ogawa (1984), "Cristallisation secrète", Ed. Kodanscha Tokyo. trad. fr. Actes Sud, 2009. and The Mediterranée.

lundi 4 octobre 2010

Crystals

"- On peut se souvenir d'une chose merveilleuse, si on la laisse ainsi à l'abri des regards, elle finira par disparaître. Soi-même on est incapable de saisir la vraie nature du souvenir. Il ne reste aucune preuve. Mais est-ce vraiment souhaitable, comme vous le dites de forcer les choses disparues à réapparaître ?
- Oui, a répondu R dans un soupir. Les souvenirs sont terrifiants parce qu'ils sont invisibles pour les yeux. Ils essuient les attaques répétées des disparitions, et même quand c'est trop tard, la personne concernée ne se rend pas compte de leur importance. Regardez ceci.
Il avait pris le paquet de feuilles manuscrites assemblées sur son bureau.
- Elles existent ici sans aucun doute. Un caractère existe dans chaque case. Et c'est vous qui les avez écrits. Votre coeur invisible a fabriqué ce récit visible pour les yeux. Les romans ont peut-être été brulés mais votre coeur n'a pas disparu. Puisque vous êtes là assise à coté de moi. De la même manière que vous m'avez secouru je veux vous secourir à mon tour."
Yoko Ogawa (1994), "Cristallisation secrète", Kodensha Tokyo, trad. fr. Actes Sud, 2009. and The Mekong.