vendredi 16 mars 2012

Accetare

"Ma patience porte ses fruits; je souffre moins; la vie redevient presque douce ...
L'avenir du monde ne m'inquiète plus; je ne m'efforce plus de calculer, avec angoisse, la durée plus ou moins longue de la paix romaine; je laisse faire aux dieux. Ce n'est pas que j'aie acquis plus de confiance en leur justice, qui n'est pas la notre, ou plus de foi en la sagesse de l'homme; le contraire est vrai. La vie est atroce; nous savons cela.
Mais précisément parce que j'attends peu de choses de la condition humaine, les périodes de bonheur, les progrès partiels, les efforts de recommencement et de continuité me semblent autant de prodiges qui compensent presque l'immense masse des maux, des échecs, de l'incurie et de l'erreur. Les catastrophes et les ruines viendront; le désordre triomphera, mais de temps en temps l'ordre aussi. La paix s'installera de nouveau entre deux périodes de guerre; les mots de liberté, d'humanité, de justice retrouveront ça et la le sens que nous avons tenté de leur donner. Nos livres ne périront pas tous ... J'accepte avec calme ces vicissitudes de Rome éternelle." Marguerite Yourcenar (1951), Mémoires d'Hadrien, Gallimard, Paris, 1971. and Villa Borghese, Roma.

samedi 10 mars 2012

Mio amore

" Nelson mon amour, Vous croyez habiter Chicago, pas du tout, vous habitez cette maison. Hier le "bon pigeon de La Poueze" à apporte votre dernière lettre, une sorte de fumée en émanait qui a grandi, grandi, a pris forme, c'était vous et je ne vous ai plus lâché. Nous avons revécu tout ce que nous avons vécu ensemble: à la Petite Italie nous avons bu du chianti, visité la prison du comte, admiré la sorcière d'Endor, écouté des disques, mangé du gâteau au rhum, bu du whisky, erré dans des rues oubliées.
"Je n'aurai pas pu ne pas vous rencontrer", avez-vous dit, et aussi "Personne ne vous prendra à moi", "Vous m'avez rendu très heureux". Si deux lettres vous ressuscitent en chair et en os, que sera-ce quand je vous toucherai ? Je n'ouvre pas souvent, pour ne pas les gâcher, le coffre de haute sécurité ou je conserve les mots, les regards, les sourires, les baisers qui m'ont touchés au coeur, mais aujourd'hui je l'ai ouvert, j'ai serré contre moi tous mes trésors, c'était doux de vous sentir si proche tout le jour, mon amour." Simone de Beauvoir (1947), Lettres à Nelson Algren, Jeudi 11 decembre 1947, Folio, 1997. and Mas en Provence.

vendredi 9 mars 2012

Novella strana

"Une des histoires les plus touchantes de Balzac est, je crois, intitulée : "Ce que l'amour coûte aux vieillards" : on pourrait encore en écrire beaucoup sous ce titre-là. Mais les gens âgés, qui connaissent le fond des choses, n'aiment à parler que de leurs succès et non pas de leur faiblesses. Ils craignent d'être ridicules, dans des affaires qui pourtant ne sont, en quelque sorte que l'oscillation de l'éternité.
Peut-on croire réellement à l'intervention du hasard dans le fait que précisément "sont perdus" les chapitres des "Mémoires" de Casanova ou il est question de sa vieillesse, ou le coq devient cocu et le trompeur trompé" ? C'est peut-être simplement que sa main était devenue trop lourde et son cœur trop étroit. Il me tendit la main, sa voix était maintenant de nouveau tout à fait calme, bien assurée, et sans émotion. - Bonne nuit, fit-il. Je vois qu'il est dangereux de raconter aux jeunes gens des histoires pendant les nuits d'été. Cela donne facilement de folles pensées et toutes sortes de rêves inutiles. Bonne nuit." Stefan Zweig (1931), Le jeu dangereux, Première édition, Attinger, Paris. and L'hermaphrodite endormi, Musée du Louvre Paris, Galleria Borghese Roma.

vendredi 24 février 2012

Darkness

"Vous savez que je ne suis pas particulièrement tendre. Il m'a fallu donner des coups et en esquiver. Il m'a fallu me défendre, et attaquer parfois -ce n'est qu'une façon de se défendre - sans trop calculer les risques, selon les exigences du mode de vie dans lequel j'étais sottement allé me fourrer.
J'ai vu le démon de la violence, et le démon de l'avidité, et le démon du désir brûlant, mais, par tous les dieux du ciel ! C'étaient des démons pleins de force et d'énergie, à l'oeil de feu, qui dominaient et menaient les hommes - des hommes, vous dis-je. Mais là, sur ce flanc de colline, j'eu la prémonition que, sous le soleil aveuglant de cette contrée, je ferais la connaissance du démon avachi, hypocrite, au regard fuyant, d'une sottise rapace et sans pitié. A quel point il pouvait être aussi perfide, je ne devais le découvrir que plusieurs mois après et mille milles plus loin. Pendant un moment, je restais épouvanté, comme sous le coup d'un avertissement." Joseph Conrad (1857-1924), Heart of darkness. and Michelangelo Merisi da Caravaggio (1595), Judith beheading Holofernes.

vendredi 17 février 2012

Heavy return

"Ropraz, le 19 septembre 2008. Mon cher Jérôme.Avant le matin: 6h30. Cette heure je regarde le jardin comme si je ne l'avais jamais vu, je le vois dedans et dehors, arbres et buissons, herbe, rameaux en moi de tant d'années ... et fraîcheur encore grise, presque argentée, luisante .... C'est juste avant le lever du soleil et l'éclairage blanc du jour. Un moment ou ne rien décider, se ressentir léger, ouvert, habite, laisser le poème ou la lettre s'écrire dans la présence parfaite, sans doute celle de Dieu, certainement celle de l'ami revenu il y a quelques jours avec grande joie et plaisir." Jacques Chessex et Jérôme Garcin, Fraternités secrètes. Correspondances 1975-2009, Grasset, Paris, 2012. and Le Mercantour, sommet des pistes, Auron 06.

mardi 7 février 2012

Molestia

«Ce cœur devrait cesser d'aimer lui-même
Voyant pour lui les autres se fermer,
Mais s'il n'est plus possible que l'on m'aime,
Ah ! qu'on me laisse aimer ! Cherche combien sans chercher l'ont connue !
La tombe du soldat, plus fier désir,
Choisis ta place et, ton heure venue,
Etends-toi pour dormir."
Lord George Gordon Byron (1824), Lettres et journaux, Villa Diodati. and statue of Byron in Borghese Garden, Roma.

dimanche 5 février 2012

Assenza

"Accablé de labeur, sur mon lit je me jette,
Doux repos pour mon corps par la route harassé;
Mais un voyage alors recommence en ma tête:
L'esprit oeuvre à son tour quand le corps est lassé
En effet mes pensées si loin que je m'absente,
Vont zélés pélerins, retourner jusqu'à toi,
Grande ouverte tenant ma paupière pesante
Sur cette obscurité que l'aveugle aperçoit.
Cependant, dans mon âme, Ajouter une imageun regard chimérique,
Vient montrer ton fantôme à mes aveugles yeux,
Comme un joyau, pendu dans la nuit fantastique,
Rend belle cette nuit, neuf son visage vieux.
Par moi, par toi, le jour mon corps, la nuit mon âme,
Se voient ainsi privés du repos qu'ils réclament."
William Shakespeare, Sonnet XXVII, trad. J.Malaplate. and Borghese Garden, Roma.

dimanche 15 janvier 2012

Coldness

"Mon très cher, ici comme à Chicago c'est la froidure, je suis totalement gelée, pourtant j'ai eu une plaisante matinée. Pour consulter des ouvrages d'ethnologie dans une bibliothèque située au Trocadéro, fort loin de Saint Germain, j'ai traversé en taxi Paris plonge dans le brouillard, la tour Eiffel disparaissait dans un ciel rouge, c'était beau. J'ai découvert des choses sidérantes, ces tribus australiennes, indiennes et africaines se comportent vraiment de façon insensée avec les femmes. Comme cette bibliothèque fait partie d'un grand musée, j'en ai profité pour visiter une exposition d'art précolombien, belles statues, pierres sculptées, tissages, reproductions de ce que nous verrons la-bas. D'accord, n'allons pas à Cuba ni au Guatemala, essayons de connaître à fond le Mexique. J'hésite encore sur la date de mon arrivée, ça dépend de beaucoup de considérations, mais pour nous c'est sans grande importance, de toute façon je serai avec vous au commencement de mai. Je vous écris en buvant un punch brûlant dans un bar de Saint Germain et me sens une reine ... Il se fait tard. Je travaille bien, j'attends le printemps, je pense à vous, c'est ma première pensée le matin quand j'ouvre les yeux et la dernière le soir quand je les ferme. Je vous embrasse aussi bien que je peux et aussi longtemps que vous voulez." Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, mardi 20 janvier 1948, Gallimard. and Illuminations in Paris, at the Passerelle Simone-de-Beauvoir, 2006.

dimanche 4 décembre 2011

At two heads

"Le edicole sacre, presenti ancora oggi in gran numero nelle città e nelle campagne, considerate un tempo come espressioni artistiche "minori", e quindi poco importanti, sono uno degli aspetti più interessanti di una cultura popolare fondata su tradizioni antichissime. Una delle più famose edicole barocche della città, si trova in Via del Pellegrino, all'altezza dell'Arco di S.Margherita; è una bella composizione in stucco, realizzata per volere del cardinale Pietro Ottoboni nel 1716, autore fu Francesco Moderati, scultore e stuccatore abbastanza famoso. Graziosa e delicata la statua della Vergine col Bambino posta nell'edicola, coronata da un fastigio ornato da due angioletti. Nel medaglione sotto la statua della Vergine è raffigurato S.Filippo Neri, affiancato da una coppia di aquile a due teste, simbolo della famiglia Ottoboni". Giovanni Tesei (1988), "Scopri di Roma, Le edicole sacre", Polo Books, 2° ed. septembre 2007. and L'edicolo della Via S.Pellegrino, Roma.

dimanche 20 novembre 2011

The crocodile

"Mon crocodile bien aimé, je vous aime si fort au long de ces journées mouillées. La distance de la séparation, parfois, fait s'évanouir l'être aimé, il n'est plus qu'une douce et triste musique, une nostalgie, une chaude odeur de vie, insaisissables. Puis on croise au coin d'une rue cet homme entre tous que l'on aime, cette mèche de cheveux, ce sourire unique, ces épaules à la hauteur exacte de votre joue.Vous êtes ainsi venu vers moi hier matin, vous m'avez prise par la main et plus lachée. Et voilà votre lettre. Chéri, je ne suis pas si niaise, je savais bien que vous me taquiniez, vos fantaisies m'amusaient, je n'ai pas le caractère si mal fait, il faudrait que je sois bien sotte. Moi aussi figurez vous je vous taquinais en prétendant être insultée. Si vous me blessiez réellement (ce qui pourrait arriver puisque je suis assez folle pour vous aimer), je ne réagirais pas par de la froideur, mais par de la colère, ou du chagrin, ou les deux à la fois ... Je n'aurais pas assez d'orgueil pour rester hautaine, froide et distante. Nous verrons bien ... ou peut -être pas, tout dans notre amour paraît si chaud, si heureux, si naturel. Oui vous menez une vie sérieuse, austère, mais pour moi une simple phrase de vous comme "J'ai balayé le sol" s'imprègne de poésie, parce qu'elle évoque la petite maison, et vous. En toute raison, vous ne pouvez tirer le même plaisir de votre pure idée que moi, ce serait inquiétant. Alors effectivement votre solitude, la correction de vos épreuves, tout ça peut paraître morne. Travaillez dur, s'il vous plaît pour prendre des vacances au printemps, et nous transformerons votre vie au point que vous regretterez ces jours et ces nuits tranquilles. Finie la paix, vous voyagerez, vous verrez des choses, des gens, vous boirez, vous remuerez vos mâchoires, vous entendrez le bruit des miennes, vous m'aimerez comme je vous aime. Vous serez soulagé quand je partirai. Vous tremblez, hein ?" Simone de Beauvoir (1997), Lettres à Nelson Algren, novembre 1947, Gallimard, Paris. and the caffé Greco, Rome, Italy.

lundi 29 août 2011

Blue eternity

"Sei tu questi fiori nella sera .... Che luce maturano in miriadi d'occhi ... Di fame da sempre come nel solco ... La pioggia d'estate ... Sei tu quell'orizzonte a grani lucenti ... Che la pace apre nel sangue come lento orgasmo ... L'estate è una ferita nel ricordo di noi "...
Allessandro Contadini (2008), "Ogni lettera è meta nella luce", Ed. Il labirinto, Roma. and La casa blue, Frida Kahlo e Diego Rivera , Mexico 2011.

vendredi 19 août 2011

Short story

" Elle s'arrête, elle regarde autour d'elle: il n'y a personne, aucune forme humaine. il y a seulement les grandes dunes arrêtées, semées de chardons, et les vagues qui viennent, une à une, vers le rivage. Peut-être que c'est la mer qui regarde comme cela sans cesse, regard profond des vagues de l'eau, regard éblouissant des vagues des dunes de sable et de sel ? Naman le pêcheur dit que la mer est comme une femme, mais il n'explique jamais cela. Le regard vient de tous les cotés à la fois.Alors à ce moment là, il y a un grand vol de mouettes et de sternes qui passe le long du rivage, couvrant la plage d'ombre. Lalla s'arrête, les jambes enfoncées dans le sable mêlé d'eau, la tête rejetée en arrière: elle regarde passer les oiseaux de mer. Ils passent lentement, remontant le courant du vent tiède, leurs longues ailes effilées brassant l'air. Leurs têtes sont un peu tendues de coté, et leurs becs entrouverts laissent passer de drôles de gémissements, de drôles de grincements." J.M.G. Le Clezio ( 1980), Désert, Ed. Folio, Gallimard. and La Mer des Caraibes à La Playa del Carmen.

mardi 19 juillet 2011

Lonely look

"Mais c'est quoi cette obsession de Bice ? Ne pourrais-tu pas photographier autre chose ? C'était la question qu'il entendait continuellement, venant de ses amis et d'elle aussi. - Il ne s'agit pas simplement de Bice, répondait-il. C'est une question de méthode. Quelque soit la personne ou la chose, qu'on décide de photographier, on doit continuer à la photographier toujours, uniquement celle-là à toutes les heures du jour et de la nuit. La photographie n'a de sens que si elle épuise toutes les images possibles.Mais il ne disait pas ce qui lui tenait certainement le plus à coeur: saisir Bice dans la rue quand elle ne savait pas qu'il la voyait, la tenir sous le tir d'objectifs cachés, la photographier non seulement sans se faire voir, mais sans la voir, la surprendre telle qu'elle était en l'absence de son regard, de n'importe quel regard. Non qu'il voulut découvrir quelque chose en particulier; il n'était pas quelqu'un de jaloux dans le sens courant du terme. C'était une Bice invisible qu'il voulait posséder, une Bice absolument seule, une Bice dont la présence supposât sa propre absence et celle de tous les autres . Qu'on pût la définir ou pas comme de la jalousie, c'était en tous cas une passion difficile à supporter. Bice le quitta bientôt." Italo Calvino (1949), , L'aventure d'un photographe, in "Aventures", trad. fr. Ed. du Seuil, 1969. and Auguste Rodin, Torse de femme.

jeudi 7 juillet 2011

Sweet travel

"Je m'aperçois que, roulant vers Y., ce que je désire le plus ce n'est pas de trouver Y. au terme de mon voyage : je veux que Y. roule vers moi, voilà la réponse dont j'ai besoin, c'est-à-dire que j'ai besoin qu'elle sache que moi je roule vers elle mais dans le même temps j'ai besoin de savoir qu'elle roule vers moi. L'unique pensée qui me réconforte est également celle-là même qui me tourmente le plus : que si Y. roule en direction de A., elle aussi, chaque fois qu'elle verra les phares d'une auto qui roule vers B., se demandera si c'est moi qui roule vers elle, et elle désirera que ce soit moi, et ne pourra jamais en être sûre. Là, maintenant, deux voitures qui vont en sens opposé se sont trouvées pour une seconde flanc contre flanc, une vive lueur a illuminé les gouttes de pluie et le bruit des moteurs s'est fondu comme en un brusque souffle de vent : peut-être était-ce nous, ou si vous voulez il est certain que moi-même j'étais moi, si cela signifie quelque chose, et l'autre ce pouvait être elle, c'est à dire celle dont je voudrais que ce soit elle, son signe à elle où je veux la reconnaître, bien que ce soit précisément le signe même qui me la rend non reconnaissable.Rouler sur l'autoroute est la seule façon qui nous reste, à moi et à elle, pour exprimer ce que nous avons à nous dire, mais nous ne pouvons pas nous le communiquer ni non plus en recevoir communication aussi longtemps que nous roulons. Sans doute je me suis mis au volant pour arriver chez elle le plus vite possible; mais plus j'avance, plus je me rend compte que le moment de mon arrivée ne sera pas la véritable fin de mon voyage. Nos retrouvailles, avec tous les détails inessentiels que comporte une scène de retrouvailles, le minutieux filet de sensations, de significations, de souvenirs qui se déploierait devant moi- la pièce avec le philodendron, la lampe en opaline, les boucles d'oreille- et les choses que je dirais, certaines à coup sûr de travers, ou équivoques, et les choses qu'elle dirait à son tour de manière probablement déplacées ou qui du moins parfois ne seraient pas celles à quoi je m'attendais, et tout le déroulement d'imprévisibles conséquences que chaque geste ou chaque mot comporte, mettraient autour des choses que nous avons à nous dire, ou mieux que que nous voulons nous entendre dire, un nuage parasite tel que la communication déjà difficile, s'en trouverait encore plus dérangée, étranglée, ensevelie comme sous une avalanche de sable." Italo Calvino (1949), L'aventure d'un automobiliste, in "Aventures", trad. fr., Editions du Seuil, 1969. and Hans Hartung.

mercredi 6 juillet 2011

Freestyle

"Alors je nage ! Delia se laissa glisser hors du canot, s'en écarta; elle nageait dans ce lac outerrain et son corps semblait tantôt blanc (comme si cette lumière l'avait dépouillé de toute couleur propre), tantôt du même bleu que la nappe d'eau. Usnelli avait cessé de ramer; de nouveau, il retenait son souffle. Pour lui, l'amour de Delia, ç'avait toujours été cela: s'aventurer dans un monde au-delà de la parole, comme dans le miroir de cette grotte. Du reste, dans tous ces poèmes, il n'avait jamais écrit un vers d'amour: pas un seul. -Approche, fit Delia. En nageant, elle avait retiré le petit bout d'étoffe qui lui recouvrait la poitrine; elle le lança sur le canot. - Une seconde ! Elle défit aussi l'autre morceau de tissu, noué autour de ses hanches, et le tendit à Usnelli. Maintenant, elle était nue. On ne distinguait pas la peau plus claire des seins et des hanches, car il émanait de son corps tout entier une lueur bleutée, de méduse. Delia nageait sur le coté, avec des mouvements indolents, le visage (une expresion figée, un peu ironique, de statue) toujours au ras de l'eau; de temps en temps se dessinait la courbe d'une épaule ou la ligne douce du bras allongé. L'autre bras, avec avec des mouvements de caresse, couvrait et découvrait le sein dressé tendu à la pointe.. Les jambes battaient à peine l'eau, soutenant le ventre lisse que marquait le nombril, ainsi que sur le sable une empreinte légère, et comme l'étoile d'un fruit de mer. Les rayons du soleil, en se réflétant dans l'eau, flottaient autour d'elle, l'habillant et la dénudant tour à tour. De la nage, elle passa à des mouvements comme de danse; arrêtée entre deux eaux, souriant vers lui, Delia allongeait ses bras dans un rotation cajoleuse des épaules et des poignets; ou bien, par une brusque détente du genou, elle faisait jaillir son pied cambré, tel un petit poisson. Usnelli, dans le canot, ouvrait de grands yeux. Ce que la vie lui offrait à cet instant, c'était, il le comprenait bien, quelque chose qui n'est point donné à tous de regarder les yeux grands ouverts, pas plus que le centre aveuglant du soleil. Au coeur de ce soleil, le silence. Ce qui était renfermé en un pareil instant, rien jamais ne saurait le traduire; pas même un souvenir, sans doute." Italo Calvino (1949), L'aventure d'un poète, in "Aventures", trad. fr., Ed. du Seuil, 1969. and Claude Monet, Les nympheas.

lundi 4 juillet 2011

Disturbed books

"Aie ! Ils s'écartèrent. - C'est votre façon à vous de faire la conversation ? ironisa la dame. "Eh ! se dit précipitamment Amadeo, cette manière ne lui convient pas, donc trève de conversation, et je lis mon livre"; et déjà, il s'était jeté sur le paragraphe suivant. Cependant, il essayait de se mentir à lui-même: il n'était pas sans comprendre que, désormais, les choses étaient allées trop loin, qu'entre la baigneuse et lui une tension était née, qui ne pouvait plus être rompue; il comprenait également qu'il était le premier à ne point vouloir la rompre, étant donné qu'à présent il ne se sentait plus capable de retourner à la seule tension de la lecture, toute de repliement, d'intériorité. Ce qu'en revanche il pouvait chercher, c'était que la tension extérieure suivît, pour ainsi dire, un cours parallèle à l'autre : par ce biais, il n'aurait à sacrifier ni la dame ni le livre.Comme la dame s'était assise, le dos appuyé contre un pan de rocher, Amadeo vint s'asseoir près d'elle, lui passa un bras autour des épaules, gardant le livre ouvert sur ses genoux. Il se tourna vers elle, lui donna un baiser. Ils s'écartèrent, échangèrent un second baiser. Puis Amadeo baissa la tête et reprit sa lecture. Il entendait la poursuivre aussi longtemps qu'il le pourrait, cette lecture. Sa grande crainte était de ne pouvoir achever son roman: se lancer dans une aventure de plage, cela signifierait sans nul doute la fin de ces calmes heures de solitude, un rythme de vie différent qui boulverserait ses journées de vacances; or chacun sait que lorsqu'on est plongé à fond dans un livre, l'abandonner puis le reprendre, c'est perdre une bonne part du plaisir, on a oublié quantité de détails et l'acces devient plus difficile. " Italo Calvino (1949), L'aventure d'un lecteur, in "Aventures", trad. fr., Ed. du Seuil, 1969. and Porquerolles, Isola Mediterraneana

dimanche 22 mai 2011

Le vice consul

"- Venez avec nous maintenant, dit Anne Marie Stretter ... - Quelques fois nous allons au Blue Moon boire une bouteille de champagne, vous voulez bien ? - Comme vous voudrez ! - Oh je sais pas si j'ai bien envie d'aller au Blue Moon ce soir, dit-elle. Charles Rossett fait un effort mais n'arrive pas à cacher l'image du vice consul marchant le long du Gange, qui tombe sur les lépreux endormis, se relève en hurlant, sort de sa poche quelque chose d'effrayant... fuit, fuit. - Ecoutez ... dit Charles Rosset. - Non, il ne crie plus. Ils écoutent, ce ne sont pas des cris, c'est un chant de femme, ça vient du boulevard. A bien écouter on doit crier aussi mais beaucoup plus loin, bien au-delà du boulevard où devrait se trouver encore le vice consul. A bien écouter tout crie doucement mais loin, de l'autre coté du Gange ... - Ne vous en faites pas, il sera rentré maintenant. - Nous ne nous connaissons pas, dit Michael Richard. D'où vient-il ? Il n'habite pas Calcutta. Il y vient pour la voir, rester auprès d'elle. C'est près d'elle qu'il désire être. Il est un peu moins jeune qu'il n'aurait cru "... Marguerite Duras (1966), "Le vice consul", Ed. L'imaginaire, Gallimard. and Auguste Rodin, La valse.

vendredi 13 mai 2011

Silent remained

"Dans ce temps là encore obscur, Fénelon entendit parler de Mme Guyon qui a fait depuis tant de bruit dans le monde, qu'elle y est trop connue pour que je m'arrête à elle en particulier. Il la vit . Leur esprit se plut l'un à l'autre, leur sublime s'amalgama. Je ne sais s'ils s'entendirent bien clairement dans ce système et cette langue nouvelle qu'on vit éclore d'eux dans les suites; mais ils se le persuadèrent, et la liaison se forma entre eux. " (Saint Simon )

Tout est merveilleusement juste dans ce croquis :" leur sublime s'amalgama", " je ne sais s'ils s'entendirent bien clairement dans ce système et cette langue nouvelle ...", la remarque sur le trop de bruit que Jeanne fait ou qu'on fait autour d'elle, le soupçon de désinvolture sinon de mysoginie qui fait écrire à Saint Simon qu'il refuse de "s'arrêter à elle en particulier". Tout est merveilleusement juste, sauf peut-être le "il la vit". Car, à lire leur correspondance, c'est elle qui le vit et l'entraîna, pour s'y amalgamer, dans le sublime "... Julia Kristeva (1983), Un pur silence: la perfection de Madame Guyon in Histoires d'amour, Denoël. and P-M. Masson (1907), François Fenelon et Jeanne Guyon , Hachette ... and Edoli, via del Pellegrino.

jeudi 5 mai 2011

Neither

A NOURRICE. - Oh ! elle ne dit rien, monsieur ; mais elle pleure, elle pleure ; et alors elle se jette sur son lit, et puis elle se redresse, et appelle Tybalt ; et puis elle crie : Roméo ! et puis elle retombe.

- Il semble que ce nom, lancé par quelque fusil meurtrier, l'assassine, comme la main maudite qui répond à ce nom a assassiné son cousin !... Oh ! dis-moi, prêtre, dis-moi dans quelle vile partie de ce squelette est logé mon nom ; dis-le-moi, pour que je mette à sac ce hideux repaire ! (Il tire son poignard comme pour s'en happer la nourrice le lui arrache.) LAURENCE. - Retiens ta main désespérée ! Es-tu un homme ? ta forme crie que tu en es un ; mais tes larmes sont d'une femme, et ta sauvage action dénonce la furie déraisonnable d'une bête brute. ô femme disgracieuse qu'on croirait un homme, bête monstrueuse qu'on croirait homme et femme, tu m'as étonné !... Par notre saint ordre, je croyais ton caractère mieux trempé. Tu as tué Tybalt et tu veux te tuer ! tu veux tuer la femme qui ne respire que par toi, en assouvissant sur toi-même une haine damnée ! Pourquoi insultes-tu à la vie, au ciel et à la terre ? La vie, le ciel et la terre se sont tous trois réunis pour ton existence ; et tu veux renoncer à tous trois ! Fi ! fi ! tu fais honte à ta beauté, à ton amour à ton esprit. Usurier tu regorges de tous les biens, et tu ne les emploies pas à ce légitime usage qui ferait honneur à ta beauté, à ton amour à ton esprit. Ta noble beauté n'est qu'une image de cire, dépourvue d'énergie vide ; ton amour ce tendre engagement, n'est qu'un misérable parjure, qui tue celle que tu avais fait voeu de chérir ; ton esprit, cet ornement de la beauté et de l'amour, n'en est chez toi que le guide égaré : comme la poudre dans la calebasse d'un soldat maladroit, il prend feu par ta propre ignorance et te mutile au lieu de te défendre. Allons, relève-toi, l'homme ! Elle vit, ta Juliette, cette chère Juliette pour qui tu mourais tout à l'heure : n'es-tu pas heureux ? Tybalt voulait t'égorger, mais tu as tué Tybalt : n'es-tu pas heureux encore ? La loi qui te menaçait de la mort devient ton amie et change la sentence en exil : n'es-tu pas heureux toujours ? Les bénédictions pleuvent sur ta tête, la fortune te courtise sous ses plus beaux atours ; mais toi, maussade comme une fille mal élevée, tu fais la moue au bonheur et à l'amour. Prends garde, prends garde, c'est ainsi qu'on meurt misérable. Allons, rends-toi près de ta bien-aimée, comme il a été convenu : monte dans sa chambre et va la consoler ; mais surtout quitte-la avant la fin de la nuit, car alors tu ne pourrais plus gagner Mantoue ; et c'est là que tu dois vivre jusqu'à ce que nous trouvions le moment favorable pour proclamer ton mariage, réconcilier vos familles, obtenir le pardon du prince et te rappeler ici. Tu reviendras alors plus heureux un million de fois que tu n'auras été désolé au départ... Va en avant, nourrice, recommande-moi à ta maîtresse, et dis-lui de faire coucher son monde de bonne heure ; le chagrin dont tous sont accablés les disposera vite au repos... Roméo te suit." William Shakespeare (1599), Romeo et Juliette , Scène III. and Les amants de Verone.

lundi 2 mai 2011

My only love, my only hate

"On assimile souvent le couple Roméo et Juliette à Tristan et Iseult, pour y voir la démonstration d'un amour contrarié par les règles sociales; pour souligner comment le couple est maudit et détruit par la chrétienté qui étouffe la passion au sein du mariage; pour y chercher la révélation de la mort qui domine au coeur de la jouissance amoureuse. Le texte Shakespearien comporte, avec tout cela, un élément plus corrosif encore, que son art de l'ambiguité et du renversement des valeurs manie avec une magie insidueuse au sein même de la plus intense glorification amoureuse. Qu'à travers le sexe c'est la haine qui triomphe : voilà ce qui saute aux yeux et aux oreilles à travers les premières pages du texte ... On est déjà préparé à la réplique de Roméo qui qualifiera l'amour de "folie la plus raisonnable" (I, 1, 184), voire de "brutal, rude, violent ! Il écorche comme l'épine" ( I, IV, 25-26) ... Mais c'est Juliette qui trouve les formules les plus intenses pour indiquer que cet amour est étayé par la haine ... Mais plus profondément, c'est d'une haine à l'origine même de l'élan amoureux qu'il semble s'agir. D'une haine préexistant au voile de l'idéalisation amoureuse. Notons que c'est une femme, Juliette, qui en a l'inconscience la plus immédiate, la lucidité la plus somnanbulique ... C'est Juliette elle-même qui formule franchement : "My only love sprung from my only hate" ( I, V , 136).
Julia Kristeva (1983), Histoire d'amour, Denoël. and James Pradier, Satyre et Bacchante, Musée des Beaux Arts , Lille.