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mardi 12 octobre 2010

Hiding room

"J'ai regardé les feuilles qu'il tenait fermement entre ses mains. Le grand père avait porté ses doigts à ses tempes comme s'il essayait de reprendre le fil du raisonnement.

- Si toutes les choses qui se trouvent sur l'île disparaissent, que va-t-il se passer ? ai-je murmuré.

Lui et le grand-père sont restés un moment silencieux. J'eus l'impression d'avoir posé une question inopportune. Ils avaient l'air gêné de ce que j'avais murmuré par inadvertance alors qu'ils gardaient le silence, ces mots qui risquaient dès lors qu'ils avaient été prononcés de se réaliser, ce que tout le monde craignait.

- Toute l'île aura beau disparaître, cette chambre secrète restera, vous savez, dit-il après un long silence.

Sans arrière pensée, sans forcer, le ton de sa voix débordait de tendresse. On aurait dit qu'il lisait une inscription gravée sur la pierre d'une stèle.

- Tous les souvenirs ne sont-ils pas conservables dans cette pièce ? L'émeraude, la carte, la photo, l'harmonica, le roman, tout. Ici c'est le marais du fond du coeur. C'est le dernier endroit où échouent les souvenirs." Yoko Ogawa (1994), "Cristallisation secrète", Kodansha Tokyo. trad. fr. Actes Sud, 2009. and Il Cafè Greco, Roma.

vendredi 8 octobre 2010

Secret crystallization

"J'ai baissé la tête, glissé mes doigts à travers mes cheveux. Il s'est penché pour me regarder par en dessous, a posé ses mains sur mes genoux.

- Non ça va aller. Vous croyez sans doute qu'à chaque disparition le souvenir s'efface, mais en réalité ce n'est pas cela. Il est seulement en train de flotter au fond d'une eau où la lumière n'arrive pas. C'est pourquoi il suffit d'aller plonger la main au fond pour arriver peut-être à toucher quelque chose. Que l'on ramène à la lumière. C'est insupportable pour moi de regarder sans rien dire votre coeur s'épuiser. Il a pris mes mains, a réchauffé chacun de mes doigts.

- En continuant à écrire des romans, on peut protéger son coeur ?

- Bien sûr que oui.

Il a hoché la tête.

Son souffle a atteind mes doigts." Yoko Ogawa (1984), "Cristallisation secrète", Ed. Kodanscha Tokyo. trad. fr. Actes Sud, 2009. and The Mediterranée.

lundi 4 octobre 2010

Crystals

"- On peut se souvenir d'une chose merveilleuse, si on la laisse ainsi à l'abri des regards, elle finira par disparaître. Soi-même on est incapable de saisir la vraie nature du souvenir. Il ne reste aucune preuve. Mais est-ce vraiment souhaitable, comme vous le dites de forcer les choses disparues à réapparaître ?
- Oui, a répondu R dans un soupir. Les souvenirs sont terrifiants parce qu'ils sont invisibles pour les yeux. Ils essuient les attaques répétées des disparitions, et même quand c'est trop tard, la personne concernée ne se rend pas compte de leur importance. Regardez ceci.
Il avait pris le paquet de feuilles manuscrites assemblées sur son bureau.
- Elles existent ici sans aucun doute. Un caractère existe dans chaque case. Et c'est vous qui les avez écrits. Votre coeur invisible a fabriqué ce récit visible pour les yeux. Les romans ont peut-être été brulés mais votre coeur n'a pas disparu. Puisque vous êtes là assise à coté de moi. De la même manière que vous m'avez secouru je veux vous secourir à mon tour."
Yoko Ogawa (1994), "Cristallisation secrète", Kodensha Tokyo, trad. fr. Actes Sud, 2009. and The Mekong.