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mardi 10 mars 2015

Niente di più

Mais il y a quelque temps je suis retournée dans Saint Henri. C'est un trajet facile et court. On descend la rue Atwater; on arrive presque aussitôt à la populeuse rue Notre Dame. Et là, devant nous, c'est toujours le même village gris dans notre grande ville, le village de toutes les grandes villes du monde où dans la poussière, la fumée, l'espace exigu, le manque d'air et de verdure, vit encore en somme la majorité des êtres humains. Il y avait tout autant qu'il y a quelques années de poussière de charbon, de sonneries grêles, de tourbillons de fumée, bien que les trains passent un peu moins fréquemment dans Saint Henri, maintenant que certains empruntent la voie du tunnel. C'est au fond, à peu près la seule amélioration que j'ai pu noter. 
Maison-Nacre-opti
J'ai entendu causer les gens au coin des rues, dans les petites boutiques, aux abords de la gare, sur la place du marché. Et c'était incroyable, mais les ouvriers, les travailleurs du faubourg, tout comme les financiers et les chefs d'industrie, avaient à la bouche la même prédiction amère. Tous ils s'entretenaient du très probable retour du mauvais temps d'avant la guerre : dans un an ou deux, disaient les uns; dans quatre ou cinq ans, maintenaient les plus optimistes. Il n'y avait pas à proprement parler de chômage - le peuple travaillait encore et même de très longues heures; tout l'un ou tout l'autre, ainsi que me l'exprimait un ouvrier - mais ces deux mots terribles, chargés d'effroi, chargés de colère, empoisonnaient la réflexion de tout homme : la crise économique, le chômage. On était, ayant pourtant pour nous la paix et l'abondance, comme dépourvu de courage devant l'impérieuse nécessité des travaux à entreprendre, tellement il était acquis dans notre milieu que le travail pour tous et la prospérité sont les résultats, et peut-être pensons- nous, les bienfaits de la guerre ou de l'après-guerre. 
Gabrielle Roy (1978, 1982), Fragiles lumières de la terre, Retour à Saint Henri, Ed. A. Stanké, Montréal. and Maison à l'île d'Yeu, Vendée. 

mardi 9 décembre 2014

Fiamma blue

"Aussi inattendu que cela puisse paraître aujourd'hui, je dois au Manitoba d'être née et d'avoir grandi dans un milieu de langue française, d'une exceptionnelle ferveur.sans doute était-ce la ferveur d'un frêle groupe fraternellement resserré pour faire front commun dans sa fragilité numérique et son idéal menacé. Peut-être, comme la flamme de la mèche donnant au maximum, cet enthousiasme ne pouvait-il indéfiniment se maintenir. Mais sa clarté brilla assez, en tout cas, pour enflammer certaines vies ...
Bird's Hill, c'est peut-être mon plus admirable souvenir du Manitoba; au bord de l'eau disparue, ces fossiles parmi les plus anciens; ces rêves de jeunesse, cette confiance inaltérable en l'horizon lointain. Vous savez combien il se joue de nous, cet horizon du Manitoba. Que de fois, enfant, je me suis mise en route pour l'atteindre ! On croit toujours que l'on est à la veille d'y arriver, et c'est pour s'apercevoir qu'il s'est déplacé légèrement, qu'il a de nouveau pris un peu de distance ... 
Avec l'âge, nous vient peu à peu du découragement et l'idée qu'il y a là une ruse suprême pour nous tirer en avant et que jamais nous n'atteindrons l'horizon parfait dans sa courbe."   Gabrielle Roy (1978, 1982 ) Fragiles lumières de la terre, Mon héritage du Manitoba, Coll. Québec 10/10, Ed. Stanké, Montréal. and  Le Cirque du Soleil, Mai 2014, Montréal. 

lundi 8 décembre 2014

Luce di terra

"Là où l'on retourne écouter le vent comme en son enfance, c'est la patrie. Ce l'est aussi assurément là où l'on a une sépulture à soigner. Maintenant c'est mon tour ayant choisi de vivre au Québec un peu à cause de l'amour que m'en a communiqué ma mère, de revenir au Manitoba pour soigner sa sépulture. Et aussi pour écouter le vent de mon enfance.
Mais bien avant le temps, pour ma mère, des sépultures, avant même le mariage et les enfants, au temps où pour elle l'amour, comme le bel horizon prometteur du Manitoba, lui proposait sans doute les plus séduisants mirages, un homme, parti lui aussi du Québec, immigré aux Etats Unis, s'y étant forgé à travers les emplois les plus divers une expérience vaste comme la vie, un self-made man dirait-on aujourd'hui, maintenant à la veille de rentrer au pays à la frontière du Manitoba, d'étape en étape, cheminait déjà à son insu depuis longtemps vers elle par les mystérieuses voies de la destinée humaine.
Ils se rencontrèrent sans doute à l'occasion d'une de ces veillées de compatriotes toute bruissante de chants, de souvenirs et de conversations roulant sur le Québec. Peut-être, dès cette première soirée mon père, qui était doué d'une belle voix émouvante, charma-t-il la jeune fille en interprétant l'une ou l'autre de ces naïves ballades que je l'ai moi-même beaucoup plus tard entendu chanter : "Il était un petit navire" et "Un canadien errant", douces chansons tristes qu'il rendait avec un accent de sincérité troublante, comme si elles étaient un aveu à peine voilé de son propre déracinement." Gabrielle Roy (1978, 1982) Fragiles lumières de la terre, Ecrits divers, Collection Québec 10/10, Ed. Stanké, Montréal. and Québec city, Canada.