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samedi 24 août 2013

Felicità

Soudain l'Histoire fondit sur moi, j'eclatai: je me retrouvais éparpillée aux quatre coins de la terre, liée par toutes mes fibres à chacun et à tous. Idées, valeurs, tout fut bousculé; le bonheur même perdit de son importance. En septembre 1939, je notai : "Pour moi, le bonheur était avant tout une manière privilégiée de saisir le monde; si le monde change au point de ne plus pouvoir être saisi de cette façon, le bonheur n'a plus tant de prix." 
 Et de nouveau en janvier 1941, j'écrivais : "Que mon ancienne idée du bonheur me paraît courte ! Elle a dominé dix ans de ma vie. Mais je crois que j'en suis presque totalement sortie." En fait, je n'y échappai jamais tout à fait. Plutôt, je cessais de concevoir ma vie comme une entreprise autonome et fermée sur soi; il me fallut découvrir à neuf mes rapports avec un univers dont je ne reconnaissais plus le visage. C'est cette transformation que je vais raconter. " 
Simone de Beauvoir, La force de l'âge, Gallimard, Paris, 1960. and Marc Chagall, Rêverie.

dimanche 9 juin 2013

Reanimazione

 "Très chère brute de mâle. Je suis contente  que nous ayons une maison, contente que vous ayez choisi un chalet - je l'espérais. D'accord pour n'aller ni à Médénine ni au Guatemala ni à Cuba; rester chez nous me plaira, me baigner, travailler et surtout vous voir travailler, ce qui ne m'a jamais été accordé. Vraiment vous travaillerez ? Vous êtes sûr que vous pourrez ? J'ai un tas de questions à vous poser, s'il vous plaît, pour une fois, répondez. A quoi ressemble exactement cette maison ?
Pouvez-vous m'en dessiner un petit plan ? Quel genre de campagne l'environne-t-elle ? Et la plage ? L'eau est-elle salée ?  L'endroit est-il très peuplé ou isolé ? Qui cuisinera ? Et puis, combien de robes du soir dois-je amener, pour les nuits où vous endosserez votre smoking ? 
Dois-je acheter une rivière de diamants, ou un collier de perles ? Essayez de me donner une idée générale de la vie que je mènerais durant des semaines et des mois en compagnie détestable brute de mâle !
Pour vous avouer la vérité, j'admets parfaitement que l'égalité des sexes ne soit qu'un mythe, je ne l'ai jamais vraiment pensé que vous étiez mon égal et je ne l'ai affirmé que par simple politesse. Voilà comment m'apparaît la situation : tout au long de cet "été" à   venir, quand je serai avec vous, vous serez avec moi ..."
 Simone de Beauvoir (1950), "Lettres à Nelson Algreen, mardi 23 mai, Folio, Paris. and "Le Luxembourg et ses fontaines."

dimanche 17 mars 2013

Stupidaggine

"Très aimé. Ah, c'est trop commode ! Vous restez confortablement dans votre nid de Wabansia à écrire votre livre et à manger du cake au rhum, en vous contentant de jeter de temps à autre un coup d'oeil vers le coin de la rue pour voir si mon taxi arrive. Tandis que moi ! J'ai perdu une matinée à l'ambassade américaine à me tacher les doigts d'encre au bureau des empreintes et à répondre à des questions indiscrètes sur père, mère, et sur ce que je compte fabriquer aux USA. Je vous le demande, pourquoi y vais-je ? Que pouvais-je répondre ? "Des conférences", ai-je dit. Pour n'avoir pas menti, il faudra que je vous en fasse ...
En vérité chéri, c'est très mal, vous m'avez aimée en partie parce que, lorsque vous m'avez rencontrée, j'étais une femme sage. Or depuis que je vous aime, j'ai perdu toute sagesse, je suis devenue aussi sotte qu'une autre. Avant je me souciais peu de mon visage ou de mon allure, maintenant je voudrais vous amener sur le Mississipi une belle amie, bien portante, jeune, élégante, fraîche. Prenez-moi telle que je serai de toute façon. Mon chéri, je vous aime le plus sottement du monde, ces jours-ci." 
Simone de Beauvoir ( 1948), Lettres à Nelson Algren, le 17 mars. and Riflessi a Venezia.

dimanche 10 février 2013

Disperando

" S'il vous plait, Nelson, essayez de sentir, de connaître l'intensité de mon amour. Je souhaite ardemment vous donner quelque chose qui vous rende heureux, qui vous fasse rire. Je vous veux et je veux que vous le sachiez. Que vous sachiez combien merveilleux et beau vous êtes dans mon cœur, et que ça vous fasse plaisir. Vous m'avez donné bonheur et amour, jeunesse et vie. 
Pour vous remercier suffisamment il me faudrait être heureuse, aimante, belle, jeune et vivante pendant dix mille ans. Et tout ce que je peux faire c'est pleurer dans ma lointaine chambre ... Oh dieu, en voilà du propre ! Oubliez tout si ça vous offense, c'est sûrement la plus bête lettre que je vous aie jamais écrite. Mon cœur souffre ce soir, il souffre, je ne dormirais pas. Après tout rien dans ces lignes n'est insultant, n'est-ce pas ? Nelson, Nelson."
Simone de Bauvoir (1948), Lettres à Nelson Algren, 10 mai 1950, Gallimard, Paris, 1997. and le col de Verroux (956 m), Menton.

dimanche 21 octobre 2012

Game's end

"Des bras n'ont aucune valeur quand ils se trouvent de l'autre coté de l'océan, et que la vie est trop courte et trop froide pour qu'on renonce à toute chaleur pendant tant de mois ... Ca ne signifie pas que j'avais cessé de vous aimer, mais vous étiez si loin, ça me semblait si long avant de vous revoir ... Ca semble un peu absurde de parler de ces choses qui sont dépassées. Mais ça vaut autant, puisque vous ne pouvez pas vivre exilée à Chicago ni moi en exilé à Paris, et que je devrai toujours revenir ici, à ma machine à écrire et à ma solitude, et sentir le besoin de quelqu'un de proche, parce que vous êtes si loin". 
Elle :"Il n'y avait rien à répondre; il avait raison, absolument : ce n'en était pas plus consolant; j'aurais eu un poignant regret si cette histoire s'était brisée ... Heureusement, peu à peu, les lettres d'Algren se réchauffèrent. Il me racontait sa vie au jour le jour. Il m'envoyait des coupures de journaux, des tracts édifiants contre l'alcool et le tabac, des livres, du chocolat, deux bouteilles de whisky, camouflées dans d'énormes sacs de farine. Il me dit aussi qu'il viendrait à Paris en juin, il retenait sa place sur un bateau. Je me rassérénai, mais par moments je réalisais avec angoisse que notre histoire était vouée à finir, et bientôt." 
Simone de Beauvoir (1963), "La force des choses", Gallimard. and Amedeo Modigliani (1884-1920), with  Anna Akhmatova (1889-1966).

vendredi 11 mai 2012

Allungarsi

"Ereintée de m'être couchée si tard la nuit dernière, je suis au lit et prête à dormir. Encore un ou deux mots. Ce que j'écris m'est égal, le seul fait de vous écrire est ce qui me plaît, c'est comme si je vous embrassais, quelque chose de physique, je sens mon amour pour vous dans mes doigts qui vous écrivent, c'est bon de sentir son amour dans n'importe quelle partie vivante de son corps, pas seulement dans sa tête. Écrire n'est certes pas aussi agréable qu'embrasser, c'est même un peu sec, solitaire et triste, mais c'est mieux que rien : je n'ai pas le choix. Alors j'écris n'importe quoi, voyez-vous, des bêtises, simplement pour ne pas dire au revoir.
Ce matin j'ai passé une heure entière, à la terrasse du "Flore", avec une jeune Américaine que j'ai rencontrée l'autre nuit. Elle n'est pas mal mais dieu, qu'elle est bête, épouvantablement bête. Pourtant ça m'a fait plaisir de parler anglais. Au début j'étais intimidée, après, les mots me sont revenus. De ma fenêtre, ou du jardin, je vois des avions descendre lentement d'un aéroport du voisinage ou s'envoler fièrement. Chaque fois je pense à vous. En beaucoup d'autres circonstances aussi, et en dehors de toute circonstance. Vous vivez avec moi, nuit et jour. Maintenant, venez dormir avec moi. Au revoir, au revoir, je suis trop fatiguée. Si vous ne voulez pas dire au revoir, venez dans mes rêves. J'espère que vous allez le faire, bien que ce ne soit jamais le cas, refus peu aimable de votre part. Je vous embrasse sur le papier. Une fois les lumières éteintes, je fermerai les yeux et mes lèvres se souviendront du goût de vos baisers. C'est ainsi que j'espère m'endormir." Simone de Beauvoir (1947), Lettres à Nelson Algren, mardi 24 juin, Paris, Gallimard, 1997. and Helmut Newton (1920-2004 ), The crocodile at Exposition, Grand Palais, Paris , samedi 12 mai 2012.


dimanche 15 avril 2012

Felicità

"Mon mari. Je ne m'attendais pas à votre lettre de cet après-midi, le courrier arrive de plus en plus rapidement. Ici le soleil, vie tranquille, plaisante, dans ce magnifique pays où je vous attends, où je me rapproche de vous. Jamais je n'ai été si heureuse depuis que j'ai quitté notre logis, je suis heureuse éveillée, heureuse quand je dors, heureuse quand je marche dans les ronces, heureuse quand je lis des mots américains, quand j'écris mon livre, quand je lézarde au soleil; je vous aime ...
Avec vous, entre le plaisir et l'amour, je n'ai jamais senti de différence, pas plus qu'entre mon corps et mon esprit. C'est une femme complète qui vous désire. Je ne suis plus rien d'autre , désormais, que ce brûlant, fier, impatient et heureux désir de vous." Simone de Beauvoir, (1948), Lettres à Nelson Algren, Lundi 19 avril , Paris, Folio. and Lumière à Ramatuelle, St. Tropez.

jeudi 5 avril 2012

Foolish dream

"Chéri, pour une fois j'ai rêvé de vous, ça n'était pas une réussite. Quelque part à Paris, dans un grand bureau, mêlé à des Américains importants, par exemple à l'Unesco, tout changé de visage, sérieux, sévère, vous me reprochiez amèrement d'être venue vous voir, de vous compromettre, de vous donner mauvaise réputation. Je vous demandais, je vous suppliais de me laisser vous parler en privé, ne serait-ce que quelques minutes, mais vous rétorquiez froidement que vous reconnaissiez bien là un de mes comportements les plus pervers, et vous refusiez.
Je partais pleurant à chaudes larmes, convaincue que nous n'irions pas au Mexique, que je ne vous reverrai jamais. Des amis essayaient de me calmer, arguant que "tous ces Américains étaient à mettre dans le même sac, puritains, conformistes, respectueux des usages". Je n'en pleurais que davantage, au souvenir de certains passages de vos lettres, de certaines paroles, de votre vrai visage, je ne comprenais pas. Puis, toujours en rêve, venait l'illumination: "Ce n'est qu'un rêve !" Je me suis sentie quand même chose ce matin jusqu'à ce que par bonheur votre lettre arrive". Simone de Beauvoir (1948), Lettres à Nelson Algren, dimanche 4 avril, Folio. and Edicole Sacre, via MONTORO .

samedi 10 mars 2012

Mio amore

" Nelson mon amour, Vous croyez habiter Chicago, pas du tout, vous habitez cette maison. Hier le "bon pigeon de La Poueze" à apporte votre dernière lettre, une sorte de fumée en émanait qui a grandi, grandi, a pris forme, c'était vous et je ne vous ai plus lâché. Nous avons revécu tout ce que nous avons vécu ensemble: à la Petite Italie nous avons bu du chianti, visité la prison du comte, admiré la sorcière d'Endor, écouté des disques, mangé du gâteau au rhum, bu du whisky, erré dans des rues oubliées.
"Je n'aurai pas pu ne pas vous rencontrer", avez-vous dit, et aussi "Personne ne vous prendra à moi", "Vous m'avez rendu très heureux". Si deux lettres vous ressuscitent en chair et en os, que sera-ce quand je vous toucherai ? Je n'ouvre pas souvent, pour ne pas les gâcher, le coffre de haute sécurité ou je conserve les mots, les regards, les sourires, les baisers qui m'ont touchés au coeur, mais aujourd'hui je l'ai ouvert, j'ai serré contre moi tous mes trésors, c'était doux de vous sentir si proche tout le jour, mon amour." Simone de Beauvoir (1947), Lettres à Nelson Algren, Jeudi 11 decembre 1947, Folio, 1997. and Mas en Provence.

dimanche 15 janvier 2012

Coldness

"Mon très cher, ici comme à Chicago c'est la froidure, je suis totalement gelée, pourtant j'ai eu une plaisante matinée. Pour consulter des ouvrages d'ethnologie dans une bibliothèque située au Trocadéro, fort loin de Saint Germain, j'ai traversé en taxi Paris plonge dans le brouillard, la tour Eiffel disparaissait dans un ciel rouge, c'était beau. J'ai découvert des choses sidérantes, ces tribus australiennes, indiennes et africaines se comportent vraiment de façon insensée avec les femmes. Comme cette bibliothèque fait partie d'un grand musée, j'en ai profité pour visiter une exposition d'art précolombien, belles statues, pierres sculptées, tissages, reproductions de ce que nous verrons la-bas. D'accord, n'allons pas à Cuba ni au Guatemala, essayons de connaître à fond le Mexique. J'hésite encore sur la date de mon arrivée, ça dépend de beaucoup de considérations, mais pour nous c'est sans grande importance, de toute façon je serai avec vous au commencement de mai. Je vous écris en buvant un punch brûlant dans un bar de Saint Germain et me sens une reine ... Il se fait tard. Je travaille bien, j'attends le printemps, je pense à vous, c'est ma première pensée le matin quand j'ouvre les yeux et la dernière le soir quand je les ferme. Je vous embrasse aussi bien que je peux et aussi longtemps que vous voulez." Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, mardi 20 janvier 1948, Gallimard. and Illuminations in Paris, at the Passerelle Simone-de-Beauvoir, 2006.

dimanche 20 novembre 2011

The crocodile

"Mon crocodile bien aimé, je vous aime si fort au long de ces journées mouillées. La distance de la séparation, parfois, fait s'évanouir l'être aimé, il n'est plus qu'une douce et triste musique, une nostalgie, une chaude odeur de vie, insaisissables. Puis on croise au coin d'une rue cet homme entre tous que l'on aime, cette mèche de cheveux, ce sourire unique, ces épaules à la hauteur exacte de votre joue.Vous êtes ainsi venu vers moi hier matin, vous m'avez prise par la main et plus lachée. Et voilà votre lettre. Chéri, je ne suis pas si niaise, je savais bien que vous me taquiniez, vos fantaisies m'amusaient, je n'ai pas le caractère si mal fait, il faudrait que je sois bien sotte. Moi aussi figurez vous je vous taquinais en prétendant être insultée. Si vous me blessiez réellement (ce qui pourrait arriver puisque je suis assez folle pour vous aimer), je ne réagirais pas par de la froideur, mais par de la colère, ou du chagrin, ou les deux à la fois ... Je n'aurais pas assez d'orgueil pour rester hautaine, froide et distante. Nous verrons bien ... ou peut -être pas, tout dans notre amour paraît si chaud, si heureux, si naturel. Oui vous menez une vie sérieuse, austère, mais pour moi une simple phrase de vous comme "J'ai balayé le sol" s'imprègne de poésie, parce qu'elle évoque la petite maison, et vous. En toute raison, vous ne pouvez tirer le même plaisir de votre pure idée que moi, ce serait inquiétant. Alors effectivement votre solitude, la correction de vos épreuves, tout ça peut paraître morne. Travaillez dur, s'il vous plaît pour prendre des vacances au printemps, et nous transformerons votre vie au point que vous regretterez ces jours et ces nuits tranquilles. Finie la paix, vous voyagerez, vous verrez des choses, des gens, vous boirez, vous remuerez vos mâchoires, vous entendrez le bruit des miennes, vous m'aimerez comme je vous aime. Vous serez soulagé quand je partirai. Vous tremblez, hein ?" Simone de Beauvoir (1997), Lettres à Nelson Algren, novembre 1947, Gallimard, Paris. and the caffé Greco, Rome, Italy.

samedi 6 février 2010

Hourly

Vendredi 6 Février 1948
"C'est toujours doux de revenir à Paris pour trouver une douce lettre de vous. Dans le train je savais que je la trouverais et ça me donnait l'illusion que je revenais vers vous ...
Il est 22 heures, j'ai préservé une bonne soirée pour vous et moi. J'ai diné seule, légèrement, et me voilà aux "Deux magots" déserts à pareille heure, chauds, tranquilles et où je bois un cognac, votre lettre sur les genoux. Votre sourire flotte comme une brume à trois mois de distance il se rapproche chaque jour, et chaque jour aussi mon amour pour vous s'approfondit. Vous me rendez très heureuse ...
Dites-moi mon chéri, j'ai imaginé une sorte de pacte, puisque nous sommes tous deux impérieux et que tous deux nous aimons organiser et planifier: divisons les journées en deux, vous organiserez la nuit (il m'est revenu que vous n'y étiez pas mauvais) et je me soumettrai aveuglément, en revanche moi j'organiserai les jours, et vous me suivrez aveuglément. Qu'en pensez-vous ?" Simone de Bauvoir, Lettres à Nelson Algren, Gallimard, 1997. and Le café de Flore (en face des Deux magots), Paris.