Affichage des articles dont le libellé est Marguerite Duras. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Marguerite Duras. Afficher tous les articles

dimanche 22 mai 2011

Le vice consul

"- Venez avec nous maintenant, dit Anne Marie Stretter ... - Quelques fois nous allons au Blue Moon boire une bouteille de champagne, vous voulez bien ? - Comme vous voudrez ! - Oh je sais pas si j'ai bien envie d'aller au Blue Moon ce soir, dit-elle. Charles Rossett fait un effort mais n'arrive pas à cacher l'image du vice consul marchant le long du Gange, qui tombe sur les lépreux endormis, se relève en hurlant, sort de sa poche quelque chose d'effrayant... fuit, fuit. - Ecoutez ... dit Charles Rosset. - Non, il ne crie plus. Ils écoutent, ce ne sont pas des cris, c'est un chant de femme, ça vient du boulevard. A bien écouter on doit crier aussi mais beaucoup plus loin, bien au-delà du boulevard où devrait se trouver encore le vice consul. A bien écouter tout crie doucement mais loin, de l'autre coté du Gange ... - Ne vous en faites pas, il sera rentré maintenant. - Nous ne nous connaissons pas, dit Michael Richard. D'où vient-il ? Il n'habite pas Calcutta. Il y vient pour la voir, rester auprès d'elle. C'est près d'elle qu'il désire être. Il est un peu moins jeune qu'il n'aurait cru "... Marguerite Duras (1966), "Le vice consul", Ed. L'imaginaire, Gallimard. and Auguste Rodin, La valse.

mardi 9 février 2010

To remember

" Elle est très occupée par ce qu'elle cherche à revoir. C'est la première fois qu'elle s'absente si fort de moi. Pourtant de temps en temps elle tourne la tête et me sourit comme quelqu'un, il ne faudrait pas que je le croie, qui n'oublie pas.
L'approche diminue, la presse, à la fin elle parle presque tout le temps. Je n'entends pas tout. Je la tiens toujours dans mes bras. Quelqu'un qui vomit, on le tiend tendrement. Je me mets à regarder moi aussi ces lieux indestructibles qui en ce moment deviennent ceux de mon avènement. Voici venue l'heure de mon accès à la mémoire de Lol V. Stein ...
Elle s'endort.
Sa main s'endort avec elle, posée sur le sable. Je joue avec son alliance. Dessous la chair est plus claire, fine, comme celle d'une cicatrice. Elle ne sait rien. J'enlève l'alliance, je la sens, elle n'a pas d'odeur, je la remets. Elle ne sait rien.
Je n'essaie pas de lutter contre la mortelle fadeur de la mémoire de Lol V. Stein. Je dors".
Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein, Gallimard, 1984. and "Hands" ...

lundi 8 février 2010

Darling

"Comme pour la première fois Lol est déjà là sur le quai de la gare, presque seule, les trains des travailleurs sont plus tôt, le vent frais court sous son manteau gris, son ombre est allongée sur la pierre du quai vers celles du matin, elle est mêlée à une lumière verte qui divague et s'accroche partout dans des myriades de petits éclatements aveuglants, s'accroche à ses yeux qui rient, de loin, et viennent à ma rencontre, leur minerai de chair, brille, brille, à découvert. Elle ne se presse pas, le train n'est que dans cinq minutes, elle est un peu décoiffée, sans chapeau, elle a, pour venir, traversé des jardins, et des jardins où rien n'arrête le vent.
De près dans le minerai, je reconnais la joie de tout l'être de Lol V. Stein. Elle baigne dans la joie. Les signes de celle-ci sont éclairés jusqu'à la limite du possible, ils sortent par flots d'elle même toute entière. Il n'y a, strictement, de cette joie qui ne peut se voir, que la cause.
Aussitôt que je l'ai vue dans son manteau gris, dans son uniforme de S. Tahla, elle a été la femme du champ de seigle, derrière l'Hotel des Bois. Celle qui ne l'est pas. Et celle qui l'est dans ce champ et à mes cotés, je les eues toutes deux enfermées en moi.
Le reste je l'ai oublié.
Et durant le voyage cette situation est restée inchangée, elle a été à coté de moi séparée de moi, gouffre et soeur. Puisque je sais, - ais-je jamais su à ce point quelque chose ? - qu'elle m'est inconnaissable, on ne peut pas être plus près d'un être humain que je le suis d'elle, plus près d'elle qu'elle même si constamment envolée de sa vie vivante ...
Nous faisons les cent pas sur le quai de la gare, sans rien dire. Dès que notre regard se rencontre on rit".
Marguerite Duras , Le ravissement de Lol V. Stein, Gallimard, 1984. and "En bordure du Mekong, entre Saïgon et le Laos".

dimanche 7 février 2010

Amazing

"Accroché à elle Jacques Hold ne pouvait se séparer de Tatiana Karl. Il lui parla. Tatiana Karl était incertaine de la destination des mots que lui dit Jacques Hold. Sans aucun doute elle ne crut pas qu'ils s'adressaient à elle, ni pour autant à une autre femme, absente ce jour, mais qu'ils exprimaient les besoins de son coeur. Mais pourquoi cette fois-ci plutôt qu'une autre ? Tatiana cherchait dans leur histoire, pourquoi.
- Tatiana tu es ma vie, ma vie, Tatiana.
Les divagations de son amant ce jour-là, Tatiana les écouta tout d'abord dans le plaisir qu'elle aime, d'être dans les bras d'un homme, une femme mal désignée.
- Tatania je t'aime, je t'aime Tatiana.
Tatania acquiesça, consolatrice, maternellement tendre:
- Oui. Je suis là près de toi.
Tout d'abord dans le plaisir qu'elle aime de voir dans quelle liberté on était auprès d'elle puis, tout à coup, interdite, dans l'orient pernicieux des mots:
- Tatiana, ma soeur, Tatania.
Entendre ça ce qu'il dirait si elle n'était pas Tatiana, ah ! douce parole.
- Comment te faire encore plus, Tatania ?
Il devait y avoir une heure que nous étions là tous les trois, qu'elle nous avait vus tour à tour apparaîre dans l'encadrement de la fenêtre, ce miroir qui ne reflétait rien et devant lequel elle devait délicieusement ressentir l'éviction souhaitée de sa personne.
- Peut-être que sans le savoir ... dit Tatania, toi et moi ...
Ce fut le soir enfin.
Jacques Hold recommença encore avec de plus en plus de mal à posséder Tatania Karl. A un moment, il parla continûment à une autre qui ne voyait pas, qui n'entendait pas, et dans l'intimité de laquelle, étrangement il parut se trouver".
Marguerite Duras , Le Ravissement de Lol V. Stein (1964), Gallimard. and Le Titien, Le concert champêtre.