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mardi 26 octobre 2010

Sandy

"Je ne suis ni de l'eau ni de l'ouest,


ni de la mer ni de la terre,


je ne suis ni matériel ni éthéré,


ni composé d'aliments


Je n'existe pas


je ne suis une part de ce monde ni d'un autre,


je ne descend ni d'Adam ni d'Eve,


ni d'aucune origine.


Ma place n'a pas de trace, une trace de ce qui n'a pas de trace


ni corps ni âme.


J'appartiens au bien-aimé, j'ai vu les deux mondes réunis en un seul,


le premier, le dernier, celui du dehors celui du dedans,


simples comme le soufle d'un homme qui respire.


Djalâl ad-Dîn Rûmî (Balkh 1207-Konya 1273), Mathnawi, Livre premier.


and Maurice Denis (1870-1943), Les baigneuses.

samedi 19 juin 2010

Poetry

"Si j'écris le nom très cher de Rainer Maria Rilke sur cette feuille consacrée à mes jours parisiens, bien qu'il fût un poète allemand, c'est que Paris a été le cadre de nos rencontres les plus fréquentes et les plus heureuses, et que je vois toujours son visage se détachant, comme les portraits anciens, sur le fond de cette ville qu'il a aimée plus qu'aucune autre. Quand je songe aujourd'hui à lui et à ces autres maîtres du Verbe forgé comme par l'Art auguste de l'orfèvre, quand je songe à ces noms vénérés qui ont resplendi sur ma jeunesse comme d'innaccessibles constellations, cette question mélancolique m'assaille irrésistiblement: d'aussi purs poètes, tout entiers dévoués au lyrisme, seront-ils encore possibles dans notre époque de turbulence et de désordre universel ? N'est-ce pas une lignée disparue que je regrette en eux avec amour, une lignée sans postérité immédiate dans nos jours traversés par tous les ouragans du destin ? Ces poètes ne convoitaient rien de la vie extérieure, ni l'assentiment des masses, ni les distinctions honorifiques, ni les dignités, ni le profit; ils n'aspiraient à rien d'autre qu'à enchaîner dans un effort silencieux et pourtant passionné, des strophes parfaites dont chaque vers était pénétré de musique, brillant de couleurs, éclatant d'images. Ils formaient une guilde, un ordre presque monastique au milieu de notre époque bruyante, eux qui s'étaient délibérement détournés du quotidien, eux pour qui rien ne comptait dans l'univers que le chant délicat - et qui pourtant survivait au fracas de l'époque - d'une rime qui s'accorde à une autre, en libérant cet innéfable émoi, plus insensible que la chute d'une feuille au vent, mais qui touche de sa vibration les âmes les plus lointaines." Stephan Sweig (1944), "Le monde d'hier, Souvenirs d'un Européen", trad. Serge Niémetz, Ed. Belfond. and Maurice Denis (1870-1943), Printemps.

lundi 22 juin 2009

Alloy

"Le train ralentit sa course, une station aux lumières scintillantes le contraignit à réduire son allure. Le rêveur releva machinalement les yeux, délaissant ses pensées pour regarder autour de lui, et chercha à percer l'obscurité, à reconnaître, penchée vers lui, la silhouette de son rêve, toute alanguie dans la pénombre.
Oui elle était bien là, celle qui lui avait toujours été fidèle, qui l'aimait en silence, elle était venue, avec lui, à lui - il ne se lassait pas d'embrasser ce qu'il pouvait saisir de sa présence.
Et comme si quelque chose en elle avait senti cette quête de son regard, cette timide et lointaine caresse, voilà qu'elle se redressait et regardait à travers la vitre; un paysage incertain défilait, que l'humidité et l'obscurité printanière rendaient semblable à de l'eau étincelante."
Stefan Zweig, Le voyage dans le passé, Atrium Press, London, 1976. Grasset, Paris, 2008. and Medicis villa picture, Roma.