Affichage des articles dont le libellé est Michelangelo Merisi da Caravaggio. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Michelangelo Merisi da Caravaggio. Afficher tous les articles

mardi 24 janvier 2017

Arte e scienza

"Toute nouvelle entreprise de recherche me replonge immédiatement dans cet état d’humiliante précarité mentale. À l’opposé de toutes les images d’Épinal, qui montrent la recherche scientifique comme un archétype de travail méthodique, conquête systématique et contrôlée de l’inconnu, c’est l’errance et la contingence qui y sont la règle. Précisément parce qu’il cherche ce qu’il ne connaît pas, le chercheur ne peut que passer le plus clair de son temps à explorer de fausses pistes, à suivre des intuitions erronées, à se tromper : la plupart des calculs théoriques sont incorrects, la plupart des manipulations expérimentales sont ratées – jusqu’au jour où…
Ainsi, le travail du chercheur professionnel ne ressemble-t-il en rien à celui du bon élève qu’il a sans doute été, et dont il a dû abandonner la trompeuse confiance en soi. Il lui a fallu dépouiller la peau du crack pour endosser celle du cancre : le chercheur, dans sa pratique effective, ressemble beaucoup plus au « mauvais » qu’au « bon » élève. Son seul avantage sur les laissés-pour-compte de la science scolaire est qu’il sait la nécessité et l’inéluctabilité de cette longue traversée de l’erreur, de cette confrontation avec les limites de sa propre intelligence. Pourquoi donc, à l’école, ne présentons-nous pas ainsi la science, telle qu’elle se fait ? Les élèves les plus en difficulté n’y trouveraient-ils pas quelque réconfort mental ?"
Jean-Marc Levy-Leblond (2013/3), Impasciences, Journal français de psychiatrie, n°18. and Michelangelo Merisi da Caravaggio, Les musiciens. 

vendredi 24 février 2012

Darkness

"Vous savez que je ne suis pas particulièrement tendre. Il m'a fallu donner des coups et en esquiver. Il m'a fallu me défendre, et attaquer parfois -ce n'est qu'une façon de se défendre - sans trop calculer les risques, selon les exigences du mode de vie dans lequel j'étais sottement allé me fourrer.
J'ai vu le démon de la violence, et le démon de l'avidité, et le démon du désir brûlant, mais, par tous les dieux du ciel ! C'étaient des démons pleins de force et d'énergie, à l'oeil de feu, qui dominaient et menaient les hommes - des hommes, vous dis-je. Mais là, sur ce flanc de colline, j'eu la prémonition que, sous le soleil aveuglant de cette contrée, je ferais la connaissance du démon avachi, hypocrite, au regard fuyant, d'une sottise rapace et sans pitié. A quel point il pouvait être aussi perfide, je ne devais le découvrir que plusieurs mois après et mille milles plus loin. Pendant un moment, je restais épouvanté, comme sous le coup d'un avertissement." Joseph Conrad (1857-1924), Heart of darkness. and Michelangelo Merisi da Caravaggio (1595), Judith beheading Holofernes.

mardi 13 juillet 2010

Go away

"Maintenant, sûrement, rien de tout cela ne pourrait revenir, car peut-on retrouver ce qu'on a laissé derrière soi en partant ? "Est-ce qu'on retournera ici avec papa, est-ce qu'on s'en va vraiment pour toujours ?" Esther n'avait pas demandé cela, quand après s'être habillée à la hâte, elle avait pris la valise et était sortie de la maison en montant les six marches étroites qui conduisaient jusqu'à la rue. Elles marchaient ensemble dans la rue, vers la place, et Esther n'avait pas osé posé la question. Mais sa mère avait compris; elle avait fait seulement une drôle de grimace, en haussant les épaules, et Esther l'avait vue un peu plus loin qui essuyait ses yeux, son nez, parce qu'elle pleurait. Alors elle s'était mordu la lèvre de toutes ses forces, jusqu'au sang, comme quand elle voulait effacer quelque chose de mal qu'elle avait fait.
Elle n'avait plus regardé personne pour ne pas avoir à lire le malheur dans les yeux, pour qu'on ne sache pas qu'elle y pensait elle aussi. Sur la route de pierres qui montait à travers la forêt, les gens avaient pris leurs distances. Les plus jeunes, les hommes, les jeunes garçons, étaient loin devant, on n'entendait même plus leurs voix quand ils s'interpellaient. Derrière eux s'étirait la longue procession. Bien qu'elles ne marchaient pas vite à cause du poids des valises qui leur brûlait les mains, Esther et sa mère dépassaient d'autres femmes, les vieilles qui trébuchaient sur des cailloux, les femmes qui portaient des bébés dans leurs bras, les vieux Juifs vêtus de leurs caftans trop lourds, appuyés sur des cannes .... Au fur et à mesure qu'elles marchaient, les silouhettes de femmes assises au bord du chemin, devenaient de plus en plus rares. Puis il y eut un moment où Esther et sa mère marchaient complétement seules, sans plus rien entendre que le bruit de leurs propres pas et le fracas doux du ruisseau en contrebas." Le soleil était tout près de la ligne des montagnes, derrière elles. Le ciel était devenu pâle, presque gris et devant elles les nuages lourds étaient massés. Comme elle avait cherché cela depuis un bon moment." Jean Marie Gustave Le Clezio (1992), "Etoile errante", Gallimard, Paris. and Caravaggio (1571-1610), "Taking of Christ".

jeudi 25 mars 2010

Dumb

"Muette étais - je.

Tu me fais peur à ne pas pleurer, fils.

Comment se fait-il que tu n'aies pas pleuré, mon fils,

Comment se fait-il que tu n'aies pas pleuré ?

Ce n'est pas parce que tu ne peux pas pleurer, que tu ne pourras pas parler ?

Il vaudrait mieux, tu serais en sécurité,

Il vaudrait mieux que tu sois muet,

On donne trop d'importance aux mots,

Ils finissent par contraindre à l'exil,

A la prison ou pire.
Mais non tu n'es pas muet

Et pas même étonné de te trouver hors de moi.

Mais non, tu n'es pas muet

Et pas même éffleuré par le monde autour de toi.

Muette étais-je devant l'ange,

Muette étais-je,

Etonnée, moi devant l'ange,

Effleurée, moi.

Fils d'un vent de paroles sur moi,

Toi en revanche tu seras un vase de phrases.

Tu me fais peur à ne pas pleurer, fils."


Erri De Luca (2006), "In nome della madre", Giangiacomo Feltrinelli Editore, Milano. trad. fr. Ed. Gallimard, 2006. and Michelangelo Merisi da Caravaggio (1605), Madonna ai Palafrenieri, Galleria Borghèse, Roma.