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vendredi 19 août 2011

Short story

" Elle s'arrête, elle regarde autour d'elle: il n'y a personne, aucune forme humaine. il y a seulement les grandes dunes arrêtées, semées de chardons, et les vagues qui viennent, une à une, vers le rivage. Peut-être que c'est la mer qui regarde comme cela sans cesse, regard profond des vagues de l'eau, regard éblouissant des vagues des dunes de sable et de sel ? Naman le pêcheur dit que la mer est comme une femme, mais il n'explique jamais cela. Le regard vient de tous les cotés à la fois.Alors à ce moment là, il y a un grand vol de mouettes et de sternes qui passe le long du rivage, couvrant la plage d'ombre. Lalla s'arrête, les jambes enfoncées dans le sable mêlé d'eau, la tête rejetée en arrière: elle regarde passer les oiseaux de mer. Ils passent lentement, remontant le courant du vent tiède, leurs longues ailes effilées brassant l'air. Leurs têtes sont un peu tendues de coté, et leurs becs entrouverts laissent passer de drôles de gémissements, de drôles de grincements." J.M.G. Le Clezio ( 1980), Désert, Ed. Folio, Gallimard. and La Mer des Caraibes à La Playa del Carmen.

mardi 1 mars 2011

Originally

"Ce n'est pas par hasard que mon père, pour désigner ces maisons de passage africaines, utilise le mot très mauricien de "campement". Si ce paysage le requiert, s'il fait battre mon coeur aussi, c'est qu'il pourrait être à Maurice, à la baie de tamarin, par exemple, ou bien au cap Malheureux, où mon père allait parfois en excursion dans son enfance.Peut-être a-t-il cru, au moment où il arrivait, qu'il allait retrouver quelque chose de l'innocence perdue, le souvenir de cette île que les circonstances avaient arrachées à son coeur ? Comment n'y aurait-il pas pensé ? C'était bien la même terre rouge, le même ciel, le même vent constant de la mer, et partout, sur les routes, dans les villages, les mêmes visages, les mêmes rires d'enfants, la même insouciance nonchalente. Une terre originelle, en quelque sorte, où le temps aurait fait marche arrière, aurait détricoté la trame d'erreurs et de trahisons." Jean Marie Gustave Le Clezio (2004 ), L'Africain, Mercure de France. and the house of Ombline Panon Desbassayns in St Gilles les Hauts, La Réunion .

vendredi 22 octobre 2010

Another world

"Lorsque l'idée d'écrire ensemble un livre s'est matérialisé, il nous est apparu que ce ne pouvait être que ce livre-ci : le compte rendu d'un retour aux origines, vers la vallée de la Saguia el Hamra, la Rivière Rouge, d'où la famille de Jemia est venue.

Jemia connaît depuis toujours son identité. Sa mère faisait à la fois référence à son ethnie saharienne et à sa couleur en lui disant quelle était une Hamraniya, une Peau Rouge en quelque sorte.

Il n'est pas facile de retourner vers un lieu d'origine, particulièrement quand ce lieu est un territoire lointain, entouré par le désert, isolé par des années de guerre, et qu'on ne sait rien sur le sort de ceux qui sont restés, La Saguia et Hamra est une vallée asséchée à l'extrème sud du Maroc, au delà du Draa, au coeur d'un territoire qui a longtemps appartenu à l'Espagne sous le nom de Rio de Oro. Pour y parvenir, il faut franchir des milliers de kilomères, traverser l'Atlas et l'Anti-Atlas, le plateau de la Gadda, jusqu'à la ville sainte de Smara.
Mais la difficulté venait moins de la distance et des risques (nous avions été prévenus que la région, quoique pacifiée, restait dangereuse à cause des mines) que la différence qui séparait Jemia, descendante de la lignée des Aroussiyine, des membres de sa famille restée au désert.

C'est cette distance-là qui était sans doute la plus difficile à franchir. Car c'est une chose de voyager et d'aller au devant de nouveaux horizons, et une tout autre chose que de rencontrer son passé, comme une image inconnue de soi-même". Jemia et J.M.G. Le Clézio, "Gens des nuages ", Stock, 1997. et Folio Gallimard, Paris. and Jean François Millet (1858), "L'Angélus ", Musée d'Orsay, Paris.

mardi 13 juillet 2010

Go away

"Maintenant, sûrement, rien de tout cela ne pourrait revenir, car peut-on retrouver ce qu'on a laissé derrière soi en partant ? "Est-ce qu'on retournera ici avec papa, est-ce qu'on s'en va vraiment pour toujours ?" Esther n'avait pas demandé cela, quand après s'être habillée à la hâte, elle avait pris la valise et était sortie de la maison en montant les six marches étroites qui conduisaient jusqu'à la rue. Elles marchaient ensemble dans la rue, vers la place, et Esther n'avait pas osé posé la question. Mais sa mère avait compris; elle avait fait seulement une drôle de grimace, en haussant les épaules, et Esther l'avait vue un peu plus loin qui essuyait ses yeux, son nez, parce qu'elle pleurait. Alors elle s'était mordu la lèvre de toutes ses forces, jusqu'au sang, comme quand elle voulait effacer quelque chose de mal qu'elle avait fait.
Elle n'avait plus regardé personne pour ne pas avoir à lire le malheur dans les yeux, pour qu'on ne sache pas qu'elle y pensait elle aussi. Sur la route de pierres qui montait à travers la forêt, les gens avaient pris leurs distances. Les plus jeunes, les hommes, les jeunes garçons, étaient loin devant, on n'entendait même plus leurs voix quand ils s'interpellaient. Derrière eux s'étirait la longue procession. Bien qu'elles ne marchaient pas vite à cause du poids des valises qui leur brûlait les mains, Esther et sa mère dépassaient d'autres femmes, les vieilles qui trébuchaient sur des cailloux, les femmes qui portaient des bébés dans leurs bras, les vieux Juifs vêtus de leurs caftans trop lourds, appuyés sur des cannes .... Au fur et à mesure qu'elles marchaient, les silouhettes de femmes assises au bord du chemin, devenaient de plus en plus rares. Puis il y eut un moment où Esther et sa mère marchaient complétement seules, sans plus rien entendre que le bruit de leurs propres pas et le fracas doux du ruisseau en contrebas." Le soleil était tout près de la ligne des montagnes, derrière elles. Le ciel était devenu pâle, presque gris et devant elles les nuages lourds étaient massés. Comme elle avait cherché cela depuis un bon moment." Jean Marie Gustave Le Clezio (1992), "Etoile errante", Gallimard, Paris. and Caravaggio (1571-1610), "Taking of Christ".

samedi 10 juillet 2010

Hugely

"Le bruit de l'eau qui coulait emplissait l'étroite vallée, jusqu'au ciel. Il n'y avait personne d'autres qu'eux, ici, il étaient comme seuls au monde. Pourla première fois de sa vie, Tristan ressentait la liberté. Cela faisait vibrer tout son corps, comme si, d'un seul coup, le reste du monde avait disparu et qu'il ne restait que ce rocher sombre, une espèce d'ilôt au-dessus de la sauvagerie du torrent. Tristan ne pensait plus .....Sur le rocher lisse, Esther était appuyée en arrière, les yeux fermés. Tristan la regardait, sans oser s'approcher, sans oser poser ses lèvres sur les épaules qui brillaient, pour goûter à l'eau des gouttes encore accrochées à la peau. Il pouvait oublier le regard âpre des garçons, les paroles médisantes des filles sur la place, quand elles parlaient de Rachel. Tristan sentait son coeur battre très fort dans sa poitrine, il sentait le rayonnement de la chaleur de son sang, toute cette lumière du soleil qui était entrée dans les rochers noirs et qui irradiait leurs corps. Tristan a pris la main d'Esther, et tout à coup, sans comprendre comment il osait, il a posé ses lèvres sur celles de la jeune fille. Esther a d'abord tourné son visage, puis soudain, avec une violence incroyable, elle l'a embrassé sur la bouche. C'était la première fois qu'elle faisait cela, elle fermait les yeux et elle l'embrassait, comme si elle captait son souffle et éteignait ses paroles, comme si la peur qu'elle ressentait devait disparaître dans cette étreinte, qu'il n'y aurait plus rien avant ni après, seulement cette sensation à la fois très douce et brûlante, le goût de leurs salives qui se mêlaient, et le contact de leurs langues, le bruit de leurs dents qui se heurtaient, leur souffle coupé, les battements de leur coeur. Il y avait un tourbillon de lumière. L'eau froide et la lumière enivraient, presque jusqu'à la nausée. Esther a repoussé le visage de Tristan avec ses mains, elle s'est allongée sur la roche, les yeux fermés. Elle a dit:"Tu ne m'abandonneras jamais ?" Sa voix était rauque et pleine de souffrance." Jean Marie Gustave Le Clezio (1992), "Etoile errante", Gallimard, Paris. and "Eaux courantes" au Massif du Grand Paradis, Italie.

dimanche 4 juillet 2010

Wandering star

"Ils descendaient jusqu'au torrent, et elle l'entraînait vers la gorge, en sautant de roche en roche. C'était cela qu'elle savait le mieux faire dans sa vie, pensait-elle: courir à travers les rochers, bondir légèrement en calculant son élan, choisir le passage en un quart de seconde. Tristan voulait la suivre, mais Esther était trop rapide pour lui. Elle bondissait si vite que personne n'aurait pu la suivre. Elle sautait sans réfléchir, pieds nus, ses espadrilles à la main, puis elle s'arrêtait pour écouter la respiration haletante du garçon qui n'arrivait pas à la suivre. Quand elle avait remonté très loin le torrent, elle s'arrêtait au bord de l'eau, cachée par un bloc de rocher et elle guettait tous les bruits, les craquements, les vibrations des insectes, qui se mêlaient au fracas du courant. Elle entendait des chiens aboyer très loin, puis la voix de Tristan, qui criait son nom: "Hélène ! Hé-lè-ne ! ..." Ca lui plaisait de ne pas répondre, de rester blottie à l'abri du rocher, parce que c'était comme si elle était maîtresse de sa vie, qu'elle pouvait décider de tout ce qui lui arriverait. C'était un jeu, mais elle n'en parlait à personne. Qui aurait compris cela ? Quand Tristan étai enroué à force de crier, il redescendait le torrent, et Esther pouvait quitter sa cachette. Elle escaladait la pente, jusqu'au sentier, et elle arrivait au cimetière. Là elle faisait de grands gestes et elle criait pour que Tristan la voie. Mais quelques fois elle retournait toute seule au village et elle rentrait chez elle, elle se jetait sur son lit, la figure dans l'oreiller, et elle pleurait. Elle ne savait pas pourquoi."
Jean-Marie-Gustave Le Clézio (1992), "Etoile errante", roman, Ed. Gallimard, Paris. and Montagne alpes maritimes -LE BOREON.

samedi 4 juillet 2009

Wall

"La mer est belle, au crépuscule. L'eau, la terre, le ciel se mélangent. Il y a une brume qui traîne et cache l'horizon, imperceptiblement. Et le silence, malgré le mouvement des auto, malgré les pas des habitants. Tout est calme sur la digue, là où Esther est assise. Elle regarde devant elle, presque sans cibler. Il y a plusieurs jours qu'elle vient à cet endroit, quand le soleil décline, pour regarder la mer. Ce soir c'est la dernière fois ...
Chaque soir, à la même heure, les pêcheurs viennent s'installer. La mer est entrée en elle, avec son ressassement, les éclats de la lumière réfractée. C'est l'heure où tout bascule, où tout se transforme. Il y a si longtemps qu'elle n'a pas connu une telle paix, une telle dérive. Elle se souvient ...
C'était la radio des Americains, en Sicile, à Tanger, la musique de jazz trouait la nuit par bouffées, comme aujourd'hui, on allait on ne savait où, perdus dans l'espace. Cela s'éloignait, revenait, la voix puissante, rauque, Billie Holiday qui chantait Solitude et Sophisticated Lady ... Jealous Heart. Esther se souvient de l'air, elle le chantait à voix basse, quand elle marchait dans la rue."
JMG Le Clezio, Etoile errante, Gallimard, Paris, 1992. and Billie Holiday, in the nice port

jeudi 2 juillet 2009

Of course

"Le coeur battant j'ai continué à monter à travers les hautes herbes. C'était la fin de l'été comme il y a quarante ans, je m'en souviens très bien: le ciel immense, bleu, comme si on voyait le fond de l'espace. L'odeur des herbes brulées, les bruits stridents des criquets. Au dessus des vallées sombres, les milans qui tournoyaient en poussant leurs gémissements. J'ai le coeur qui bat parce que je vais vers la vérité. Tout cela est encore là, je n'ai pas oublié, c'était hier, quand nous marchions, ma mère et moi, sur le chemin de pierres aigues, vers le fond de la vallée, vers l'Italie, à travers les nuages d'orage ...
La sueur coule sur mon visage, dans mon dos, tandis que je marche le long du sentier, vers le haut de la pente d'herbes. Maintenant je suis dans une prairie immense qui va jusqu'aux rochers des sommets. Je suis si haut que je n'aperçois plus le fond de la vallée. Le soleil est redescendu sur les montagnes bleues, sur l'autre versant. Les nuages sont gonflés, magnifiques, j'entends quelque part le grondement du tonnerre ...
Dans la vallée, l'ombre était tiède. La pluie glissait sur la route avec un bruit doux. C'est un camion conduit par un Italien qui m'a ramenée jusqu'à Nice."
JMG Le Clezio, Etoile errante, Galimard, Paris, 1992. and Saint Martin Vésubie , Alpes maritimes.